Scène
Acte II, scène 2
Par Victor Hugo
Le signal donné, doña Sol descend et comprend aussitôt que ce n’est ni le pas ni la voix qu’elle attendait. Don Carlos se découvre, lui offre un royaume, puis le trône, puis l’empire ; elle refuse tout, lui oppose la noblesse de son père et déclare préférer l’exil et la faim auprès de son proscrit. Comme il veut l’emporter de force, elle lui arrache son poignard.
La scène est celle d’un refus, tenu jusqu’au bout par une femme seule face à un roi et à trois hommes cachés. La comédienne doit faire entendre la montée du mépris sous la politesse d’abord conservée, puis la menace parfaitement calme du poignard levé. Le comédien de don Carlos doit rester séduisant, sinon la résistance perd son prix.
30 répliques, dont plusieurs tirades amples, pour un texte plus dense qu’il n’y paraît. La mémorisation suit l’escalade des offres, chaque proposition étant plus haute que la précédente, ce qui donne un fil très sûr. Scène à deux très recherchée pour un travail sur la dignité et le rapport de force.
Chapitre : Acte II
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Est-ce vous, Hernani ?
Est-ce vous, Hernani ? Diable ! ne parlons pas ! (Il frappe de nouveau des mains.) Je descends. (Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît.
Un moment après la petite porte s’ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, sa mante sur les épaules.) Je descends.Hernani ! (Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s’avance précipitamment vers elle.)
Je descends.Hernani ! Dieu ! ce n’est point son pas ! (Elle veut rentrer. Don Carlos court à elle et la retient par le bras.)
Doña Sol ! Doña Sol ! Ce n’est point sa voix ! Ah ! malheureuse !
Eh ! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ? C’est toujours un amant, et c’est un amant roi ! Le roi !
Le roi ! Souhaite, ordonne, un royaume est à toi ! Car celui dont tu veux briser la douce entrave, C’est le roi ton seigneur, c’est Carlos ton esclave ! Au secours, Hernani !
Au secours, Hernani ! Le juste et digne effroi ! Ce n’est pas ton bandit qui te tient, c’est le roi ! Non. Le bandit, c’est vous ! N’avez-vous pas de honte ? Ah ! pour vous à la face une rougeur me monte.
Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ? Venir ravir de force une femme la nuit ! Que mon bandit vaut mieux cent fois !
Roi, je proclame Que si l’homme naissait où le place son âme, Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur, Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur !
Madame… Madame…Oubliez-vous que mon père était comte ?
Je vous ferai duchesse. Je vous ferai duchesse.Allez ! c’est une honte ! (Elle recule de quelques pas.) Il ne peut être rien entre nous, don Carlos. Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots.
Moi, je suis fille noble, et de ce sang jalouse. Trop pour la favorite, et trop peu pour l’épouse !
Princesse ? Princesse ? Roi Carlos, à des filles de rien Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien, Si vous m’osez traiter d’une façon infâme, Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme !
Eh bien, partagez donc et mon trône et mon nom. Venez, vous serez reine, impératrice !… Venez, vous serez reine, impératrice !…Non. C’est un leurre.
Et d’ailleurs, altesse, avec franchise, S’agit-il pas de vous, s’il faut que je le dise, J’aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi, Vivre errante, en dehors du monde et de la loi, Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l’année, Partageant jour à jour sa pauvre destinée, Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur, Que d’être impératrice avec un empereur !
Que cet homme est heureux ! Que cet homme est heureux ! Quoi ! pauvre, proscrit même !
Qu’il fait bien d’être pauvre et proscrit, puisqu’on l’aime ! Moi je suis seul ! Un ange accompagne ses pas ! — Donc vous me haïssez ? Donc vous me haïssez ? Je ne vous aime pas.
Eh bien, que vous m’aimiez ou non, cela n’importe ! Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte. Vous viendrez ! je vous veux ! Pardieu, nous verrons bien Si je suis roi d’Espagne et des Indes pour rien !
Seigneur ! oh ! par pitié ! — Quoi ! Vous êtes altesse, Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse, Vous n’avez qu’à choisir. Les femmes de la cour Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour.
Mais mon proscrit, qu’a-t-il reçu du ciel avare ? Ah ! vous avez Castille, Aragon et Navarre, Et Murcie, et Léon, dix royaumes encor, Et les Flamands, et l’Inde avec les mines d’or !
Vous avez un empire auquel nul roi ne touche, Si vaste que jamais le soleil ne s’y couche ! Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi, Me prendre, pauvre fille, à lui qui n’a que moi ?
… (Elle se jette à ses genoux ; il cherche à l’entraîner.)
Viens ! Je n’écoute rien. Viens ! Si tu m’accompagnes, Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes. Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis ! (Elle se débat dans ses bras.) Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis !
Pour mon honneur Je ne veux rien de vous, que ce poignard, seigneur ! (Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.) Avancez maintenant ! faites un pas !
Avancez maintenant ! faites un pas ! La belle ! Je ne m’étonne plus si l’on aime un rebelle ! (Il veut faire un pas. Doña Sol lève le poignard.) Pour un pas, je vous tue, et me tue… (Il recule.
Elle se détourne et crie avec force) Pour un pas, je vous tue, et me tue…Hernani ! Hernani !
Hernani ! Taisez-vous ! Hernani ! Taisez-vous ! Un pas ! tout est fini.
Madame, à cet excès ma douceur est réduite ! J’ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite…
Vous en oubliez un !