Scène

Acte I, scène 2

Par Victor Hugo

L’amant attendu paraît enfin : Hernani retrouve doña Sol, se réchauffe à sa présence, lui dit son amour et sa condition de proscrit poursuivi. Il l’interroge sur le vieux duc, son futur époux absent cette nuit-là, et lui propose de fuir avec lui dans la montagne. L’entretien tourne court lorsque don Carlos sort de l’armoire et se dresse entre eux, avant qu’on ne frappe à la porte.

La scène passe de l’idylle au défi sans transition, et c’est ce basculement qu’il faut tenir. Le comédien d’Hernani doit y être tour à tour amoureux et menaçant, tandis que don Carlos joue l’insolence du plus fort. Le lieu, une chambre de jeune fille où trois hommes se retrouvent, produit à lui seul la tension.

87 répliques, l’une des scènes les plus longues de la pièce, avec de belles tirades amoureuses puis une joute serrée. Le découpage en cartes suit naturellement les trois mouvements, retrouvailles, aveu, affrontement. Grande scène pour qui veut travailler ensemble le lyrisme et la bravade.

Chapitre : Acte I

BRUIT DE PAS À LA PETITE PORTE

Ouvre avant qu’il ne frappe, et fais vite, et sois prompte. Hernani !

HERNANI

Hernani !Doña Sol ! Ah ! c’est vous que je vois Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix ! Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ? J’ai tant besoin de vous pour oublier les autres ! Jésus !

HERNANI

Votre manteau ruisselle ! Il pleut donc bien ?

HERNANI

Je ne sais. Je ne sais.Vous devez avoir froid !

HERNANI

Je ne sais. Vous devez avoir froid ! Ce n’est rien. Ôtez donc ce manteau.

HERNANI

Ôtez donc ce manteau.

HERNANI

Doña Sol, mon amie, Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie, Calme, innocente et pure, et qu’un sommeil joyeux Entr’ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux, Un ange vous dit-il combien vous êtes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse ?

HERNANI

Vous avez bien tardé, seigneur ! Mais dites-moi Si vous avez froid.

HERNANI

Si vous avez froid.Moi ! je brûle près de toi ! Ah !

HERNANI

quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes, Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes, Qu’importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs ! Allons !

HERNANI

donnez la cape, — et l’épée avec elle.

HERNANI

Non. C’est une autre amie, innocente et fidèle. — Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux, Votre oncle, est donc absent ? Votre oncle, est donc absent ?Oui, cette heure est à nous.

HERNANI

Cette heure ! et voilà tout. Pour nous, plus rien qu’une heure Après, qu’importe ? il faut qu’on oublie ou qu’on meure. Ange ! une heure avec vous ! une heure, en vérité À qui voudrait la vie, et puis l’éternité !

HERNANI

Hernani !

HERNANI

Hernani !Que je suis heureux que le duc sorte ! Comme un larron qui tremble et qui force une porte, Vite, j’entre, et vous vois, et dérobe au vieillard Une heure de vos chants et de votre regard ;

HERNANI

Et je suis bien heureux, et sans doute on m’envie De lui voler une heure, et lui me prend ma vie ! Calmez-vous. (Remettant le manteau à la duègne.) Calmez-vous.Josefa, fais sécher le manteau. (Josefa sort.)

HERNANI

(Elle s’assied et fait signe à Hernani de venir près d’elle.) Venez là.

HERNANI

Venez là.Donc le duc est absent du château ? Comme vous êtes grand !

HERNANI

Comme vous êtes grand !Il est absent. Comme vous êtes grand ! Il est absent.Chère âme. Ne pensons plus au duc.

HERNANI

Ne pensons plus au duc.Ah ! Pensons-y, madame ! Ce vieillard ! Il vous aime, il va vous épouser ! Quoi donc ! Vous prit-il pas l’autre jour un baiser ? N’y plus penser ! N’y plus penser !C’est là ce qui vous désespère !

HERNANI

Un baiser d’oncle ! Au front ! Presque un baiser de père !

HERNANI

Non, un baiser d’amant, de mari, de jaloux. Ah ! Vous serez à lui, madame ! Y pensez-vous ?

HERNANI

Ô l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée, Pour achever sa route et finir sa journée, A besoin d’une femme, et va, spectre glacé, Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé !

HERNANI

Pendant que d’une main il s’attache à la vôtre, Ne voit-il pas la mort qui l’épouse de l’autre ? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur ! Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur ! — Qui fait ce mariage ?

HERNANI

On vous force, j’espère ! Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI

Le roi, dit-on, le veut.Le roi ! Le roi ! Mon père Est mort sur l’échafaud, condamné par le sien.

HERNANI

Or, quoiqu’on ait vieilli depuis ce fait ancien, Pour l’ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve ! Lui, mort, ne compte plus.

HERNANI

Et tout enfant, je fis Le serment de venger mon père sur son fils. Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles ! Car la haine est vivace entre nos deux familles.

HERNANI

Les pères ont lutté sans pitié, sans remords, Trente ans ! Or, c’est en vain que les pères sont morts ! Leur haine vit. Pour eux la paix n’est point venue, Car les fils sont debout, et le duel continue. Ah !

HERNANI

c’est donc toi qui veux cet exécrable hymen ! Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin ! Vous m’effrayez.

HERNANI

Vous m’effrayez.Chargé d’un mandat d’anathème, Il faut que j’en arrive à m’effrayer moi-même ! Écoutez.

HERNANI

L’homme auquel, jeune, on vous destina, Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastraña, Riche-homme d’Aragon, comte et grand de Castille.

HERNANI

À défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille, Vous apporter tant d’or, de bijoux, de joyaux, Que votre front reluise entre des fronts royaux, Et pour le rang, l’orgueil, la gloire et la richesse, Mainte reine peut-être envîra sa duchesse !

HERNANI

Voilà donc ce qu’il est. Moi, je suis pauvre, et n’eus, Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus. Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre Qu’une rouille de sang à cette heure délustre ;

HERNANI

Peut-être ai-je des droits, dans l’ombre ensevelis, Qu’un drap d’échafaud noir cache encor sous ses plis Et qui, si mon attente un jour n’est pas trompée, Pourront de ce fourreau sortir avec l’épée.

HERNANI

En attendant, je n’ai reçu du ciel jaloux Que l’air, le jour et l’eau, la dot qu’il donne à tous. Ou du duc ou de moi souffrez qu’on vous délivre, Il faut choisir des deux, l’épouser, ou me suivre. Je vous suivrai.

HERNANI

Je vous suivrai.Parmi mes rudes compagnons ? Proscrits dont le bourreau sait d’avance les noms, Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s’émousse, Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ?

HERNANI

Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ? Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit !

HERNANI

Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes, Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes, Dans ses rocs où l’on n’est que de l’aigle aperçu, La vieille Catalogne en mère m’a reçu.

HERNANI

Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves, Je grandis, et demain, trois mille de ses braves, Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor, Viendront… Vous frissonnez. Réfléchissez encor.

HERNANI

Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves, Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves, Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit, Dormir sur l’herbe, boire au torrent, et la nuit Entendre, en allaitant quelque enfant qui s’éveille, Les balles des mousquets siffler à votre oreille.

HERNANI

Être errante avec moi, proscrite, et, s’il le faut, Me suivre où je suivrai mon père, — à l’échafaud. Je vous suivrai.

HERNANI

Je vous suivrai.Le duc est riche, grand, prospère. Le duc n’a pas de tache au vieux nom de son père. Le duc peut tout.

HERNANI

Le duc vous offre avec sa main Trésors, titres, bonheur… Trésors, titres, bonheur…Nous partirons demain. Hernani, n’allez pas sur mon audace étrange Me blâmer. Êtes-vous mon démon ou mon ange ?

HERNANI

Je ne sais, mais je suis votre esclave. Écoutez. Allez où vous voudrez, j’irai. Restez, partez, Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? je l’ignore.

HERNANI

J’ai besoin de vous voir, et de vous voir encore Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S’efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas, Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;

HERNANI

Mais dès qu’enfin ce pas que j’attends et que j’aime Vient frapper mon oreille, alors il me souvient Que je vis, et je sens mon âme qui revient !

HERNANI

Ange ! Ange !À minuit. Demain. Amenez votre escorte, Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte. Vous frapperez trois coups.

HERNANI

Vous frapperez trois coups.Savez-vous qui je suis, Maintenant ? Maintenant ?Monseigneur, qu’importe ? Je vous suis.

HERNANI

Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme, Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme, Quel destin est caché dans le pâtre Hernani. Vous vouliez d’un brigand, voulez-vous d’un banni ?

DON CARLOS

Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ? Croyez-vous donc qu’on soit à l’aise en cette armoire ?

HERNANI

Quel est cet homme ? Quel est cet homme ? Ô ciel ! Au secours !

HERNANI

Quel est cet homme ? Ô ciel ! Au secours ! Taisez-vous, Doña Sol ! Vous donnez l’éveil aux yeux jaloux. Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu’il advienne, Ne réclamer jamais d’autre aide que la mienne.

HERNANI

À don Carlos. Que faisiez-vous là ?

DON CARLOS

Que faisiez-vous là ? Moi ? Mais, à ce qu’il paraît, Je ne chevauchais pas à travers la forêt.

HERNANI

Qui raille après l’affront s’expose à faire rire Aussi son héritier.

DON CARLOS

Aussi son héritier.Chacun son tour ! — Messire, Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs, Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs, C’est fort bien.

DON CARLOS

J’aime aussi madame, et veux connaître Qui j’ai vu tant de fois entrer par la fenêtre, Tandis que je restais à la porte.

HERNANI

Tandis que je restais à la porte.En honneur, Je vous ferai sortir par où j’entre, seigneur.

DON CARLOS

Nous verrons. J’offre donc mon amour à madame. Partageons. Voulez-vous ? J’ai vu dans sa belle âme Tant d’amour, de bonté, de tendres sentiments, Que madame, à coup sûr, en a pour deux amants.

DON CARLOS

Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise, Pris, je pense, pour vous, j’entre ici par surprise, Je me cache, j’écoute, à ne vous celer rien ; Mais j’entendais très mal et j’étouffais très bien.

DON CARLOS

Et puis, je chiffonnais ma veste à la française. Ma foi, je sors !

HERNANI

Ma foi, je sors !Ma dague aussi n’est pas à l’aise, Et veut sortir.

DON CARLOS

Et veut sortir.Monsieur, c’est comme il vous plaira.

HERNANI

En garde ! (Don Carlos tire son épée.) En garde !Hernani ! ciel !

DON CARLOS

En garde ! Hernani ! ciel !Calmez-vous, señora.

HERNANI

Dites-moi votre nom.

DON CARLOS

Dites-moi votre nom.Hé ! dites-moi le vôtre !

HERNANI

Je le garde, secret et fatal, pour un autre Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur, Mon nom à son oreille, et ma dague à son cœur !

DON CARLOS

Alors, quel est le nom de l’autre ?

HERNANI

Alors, quel est le nom de l’autre ?Que t’importe ? En garde ! Défends-toi ! (Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups à la porte.) En garde ! Défends-toi ! Ciel !

HERNANI

on frappe à la porte ! (Les champions s’arrêtent, entre Josefa par la petite porte et tout effarée.)

HERNANI

Qui frappe ainsi ? Qui frappe ainsi ? Madame ! Un coup inattendu ! C’est le duc qui revient ! C’est le duc qui revient ! Le duc ! Tout est perdu ! Malheureuse ! Malheureuse !Mon dieu ! L’inconnu ! Des épées !

HERNANI

On se battait. Voilà de belles équipées !

HERNANI

Que faire ? (On frappe.)

UNE VOIX

Que faire ?Doña Sol, ouvrez-moi ! (Doña Josefa fait un pas vers la porte, Hernani l’arrête.)

HERNANI

Que faire ?Doña Sol, ouvrez-moi !N’ouvrez pas. Saint Jacques monseigneur ! tirez-nous de ce pas ! (On frappe de nouveau.)

HERNANI

Cachons-nous.

DON CARLOS

Cachons-nous.Dans l’armoire ?

HERNANI

Cachons-nous.Dans l’armoire ?Entrez-y, je m’en charge. Nous y tiendrons tous deux.

DON CARLOS

Nous y tiendrons tous deux.Grand merci, c’est trop large.

HERNANI

Fuyons par là.

DON CARLOS

Fuyons par là.Bonsoir. Pour moi, je reste ici.

HERNANI

Ah ! Tête et sang ! Monsieur, vous me paierez ceci ! À doña Sol. Si je barricadais l’entrée ?

DON CARLOS

Si je barricadais l’entrée ? Ouvrez la porte.

HERNANI

Que dit-il ?

DON CARLOS

Que dit-il ?Ouvrez donc, vous dis-je ! (On frappe toujours. Doña Josefa va ouvrir en tremblant.) Que dit-il ?Ouvrez donc, vous dis-je !Je suis morte ! ‌

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