Scène

Acte III, Scène XVIII

Par Molière

Argan est étendu dans sa chaise, immobile. Toinette accueille Béline avec des cris de désespoir et lui annonce que son mari vient de passer entre ses bras, sans que personne d’autre en soit encore averti.

La réponse tombe sans délai : le ciel en soit loué, la voilà délivrée d’un grand fardeau. Suit une oraison funèbre en règle, où le mort est décrit comme incommode, malpropre, ennuyeux, toussant et grondant jour et nuit ; puis le plan, cacher le décès, prendre les clefs, les papiers et l’argent. Argan se redresse. Tout dépend du naturel : jouée en méchante, Béline devient une silhouette ; jouée en femme soulagée, elle est terrible.

22 répliques en prose, dont trois développements suivis pour Béline qui constituent l’essentiel du travail, le reste s’enchaînant par répliques courtes. Morceau très demandé en audition pour un rôle féminin, et passage classique en cours sur le dénouement.

Chapitre : Acte III

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TOINETTE

Ah ! mon Dieu ! Ah ! malheur ! quel étrange accident !

BÉLINE

Qu’est-ce, Toinette ?

TOINETTE

Ah ! madame !

BÉLINE

Qu’y a-t-il ?

TOINETTE

Votre mari est mort.

BÉLINE

Mon mari est mort ?

TOINETTE

Hélas ! oui ! le pauvre défunt est trépassé.

BÉLINE

Assurément ?

TOINETTE

Assurément ; personne ne sait encore cet accident-là ; et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.

BÉLINE

Le ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort !

TOINETTE

Je pensois, madame, qu’il fallût pleurer.

BÉLINE

Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servoit-il sur la terre ?

BÉLINE

Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours ;

BÉLINE

sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.

TOINETTE

Voilà une belle oraison funèbre !

BÉLINE

Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein ; et tu peux croire qu’en me servant, ta récompense est sûre.

BÉLINE

Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire.

BÉLINE

Il y a des papiers, il y a de l’argent, dont je veux me saisir ; et il n’est pas juste que j’aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette ; prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN

Doucement.

ARGAN

Oui, madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?

TOINETTE

Ah ! ah ! le défunt n’est pas mort.

ARGAN

Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur, qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des choses.

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