Scène
Acte I, Scène IX
Par Molière
Béline a fait venir son propre notaire. Argan veut un testament qui avantage sa femme ; monsieur de Bonnefoi commence par lui expliquer que la coutume de Paris l’interdit, puis détaille très précisément les moyens de la contourner.
Deux satires se croisent : celle de l’homme de loi, qui présente la fraude comme un service rendu, et celle de l’épouse éplorée. Béline pleure, refuse qu’on lui parle de bien, et demande dans la même respiration le montant exact des billets. Le comique tient entièrement à ce décalage, jamais souligné. Si la comédienne appuie l’hypocrisie, il ne reste plus rien à révéler au dernier acte.
40 répliques en prose. Les développements juridiques de monsieur de Bonnefoi sont les passages les plus coûteux à apprendre : phrases longues, vocabulaire de coutume, de donation et de créanciers. Le reste avance par répliques brèves. Scène à trois, souvent montée en cours pour faire voir la mécanique du piège tendu à Argan.
Chapitre : Acte I
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Approchez, monsieur de Bonnefoi, approchez. Prenez un siège, s’il vous plaît. Ma femme m’a dit, monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ;
et je l’ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire.
Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.
Elle m’a, monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j’ai à vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.
Mais pourquoi ?
La coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourroit faire : mais, à Paris et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c’est ce qui ne se peut ; et la disposition seroit nulle.
Tout l’avantage qu’homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l’un à l’autre, c’est un don mutuel entre vifs ;
encore faut-il qu’il n’y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l’un d’eux, lors du décès du premier mourant.
Voilà une coutume bien impertinente, qu’un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin !
J’aurois envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrois faire.
Ce n’est point à des avocats qu’il faut aller, car ils sont d’ordinaire sévères là-dessus, et s’imaginent que c’est un grand crime que de disposer en fraude de la loi : ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience.
Il y a d’autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n’est pas permis ;
qui savent aplanir les difficultés d’une affaire et trouver des moyens d’éluder la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses ;
autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerois pas un sol de notre métier.
Ma femme m’avoit bien dit, monsieur, que vous étiez fort habile et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s’il vous plaît, pour lui donner mon bien et en frustrer mes enfants ?
Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme, par votre testament, tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout.
Vous pouvez encore contracter un grand nombre d’obligations non suspectes au profit de divers créanciers qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu’ils en ont fait n’a été que pour lui faire plaisir.
Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l’argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir payables au porteur.
Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
Ma mie !
Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre…
Ma chère femme !
La vie ne me sera plus de rien.
M’amour !
Et je suivrai vos pas, pour vous faire connoître la tendresse que j’ai pour vous.
Ma mie, vous me fendez le cœur ! Consolez-vous, je vous en prie.
Ces larmes sont hors de saison ; et les choses n’en sont point encore là.
Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que c’est qu’un mari qu’on aime tendrement.
Tout le regret que j’aurai, si je meurs, ma mie, c’est de n’avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m’avoit dit qu’il m’en feroit faire un.
Cela pourra venir encore.
Il faut faire mon testament, m’amour, de la façon que monsieur dit ;
mais, par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or que j’ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l’un par monsieur Damon, et l’autre par monsieur Gérante.
Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah !… Combien dites-vous qu’il y a dans votre alcôve ?
Vingt mille francs, m’amour.
Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah !… De combien sont les deux billets ?
Ils sont, ma mie, l’un de quatre mille francs, et l’autre de six.
Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.
Voulez-vous que nous procédions au testament ?
Oui, monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. M’amour, conduisez-moi, je vous prie.
Allons, mon pauvre petit fils.