Scène

Acte III, Scène XVI

Par Molière

Toinette rentre en servante, feignant d’avoir été importunée par ce médecin qui voulait lui tâter le pouls. Béralde saisit l’occasion : puisque monsieur Purgon est brouillé avec son frère, il veut reparler du parti qui s’offre pour sa nièce.

La conversation glisse du mariage à Béline, et Béralde finit par dire les choses : il ne supporte pas plus l’entêtement de son frère pour sa femme que son entêtement pour la médecine. Toinette prend ostensiblement la défense de madame, énumère avec Argan les preuves de sa tendresse, puis propose l’épreuve — qu’il contrefasse le mort. Le passage bascule du débat au piège, et cette bascule doit se sentir sans être annoncée.

26 répliques en prose, à trois, de longueur moyenne. La mémoire y est raisonnable ; la difficulté est de tenir le double niveau de Toinette, qui approuve son maître tout en préparant sa déconvenue. Scène pivot du dénouement, souvent montée en atelier.

Chapitre : Acte III

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TOINETTE

Allons, allons, je suis votre servante. Je n’ai pas envie de rire.

ARGAN

Qu’est ce que c’est ?

TOINETTE

Votre médecin, ma foi, qui me vouloit tâter le pouls.

ARGAN

Voyez un peu, à l’âge de quatre-vingt-dix ans !

BÉRALDE

Oh çà ! mon frère, puisque voilà votre monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s’offre pour ma nièce ?

ARGAN

Non, mon frère : je veux la mettre dans un couvent, puisqu’elle s’est opposée à mes volontés.

ARGAN

Je vois bien qu’il y a quelque amourette là-dessous, et j’ai découvert certaine entrevue secrète qu’on ne sait pas que j’aie découverte.

BÉRALDE

Hé bien ! mon frère, quand il y auroit quelque petite inclination, cela seroit-il si criminel ? Et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu’à des choses honnêtes, comme le mariage ?

ARGAN

Quoi qu’il en soit, mon frère, elle sera religieuse ; c’est une chose résolue.

BÉRALDE

Vous voulez faire plaisir à quelqu’un.

ARGAN

Je vous entends. Vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au cœur.

BÉRALDE

Hé bien ! oui, mon frère ; puisqu’il faut parler à cœur ouvert, c’est votre femme que je veux dire ;

BÉRALDE

et, non plus que l’entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l’entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez, tête baissée, dans tous les pièges qu’elle vous tend.

TOINETTE

Ah ! monsieur, ne parlez point de madame ; c’est une femme sur laquelle il n’y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime monsieur, qui l’aime… On ne peut pas dire cela.

ARGAN

Demandez-lui un peu les caresses qu’elle me fait ;

TOINETTE

Cela est vrai.

ARGAN

L’inquiétude que lui donne ma maladie ;

TOINETTE

Assurément.

ARGAN

Et les soins et les peines qu’elle prend autour de moi.

TOINETTE

Il est certain. (À Béralde.) Voulez vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l’heure comme madame aime monsieur ? (À Argan.) Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune et le tire d’erreur.

ARGAN

Comment ?

TOINETTE

Madame s’en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera quand je lui dirai la nouvelle.

ARGAN

Je le veux bien.

TOINETTE

Oui ; mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourroit bien mourir.

ARGAN

Laisse-moi faire.

TOINETTE

Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.

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