Scène
Acte I, Scène IV
Par Molière
Son père sorti, Angélique reste seule avec la servante et n’a qu’une envie : parler du jeune homme rencontré six jours plus tôt, qui a pris sa défense sans la connaître et lui a écrit qu’il la ferait demander en mariage.
Le moteur est un déséquilibre. Angélique déborde, Toinette répond par trois mots. La comédienne qui joue la servante doit tenir cette économie sans disparaître : chaque « D’accord », « Sans doute », « Il est vrai » est un appui donné puis retiré. Le retournement arrive quand elle lâche que les grimaces d’amour ressemblent fort à la vérité. La scène bascule alors de la confidence au doute, et c’est ce virage qui fait exister Angélique autrement qu’en amoureuse bavarde.
39 répliques en prose, dont une majorité de deux ou trois mots pour Toinette. Le rôle d’Angélique porte seul le vrai travail de mémoire, avec des phrases longues et fleuries. Duo féminin très demandé en atelier et en cours, utile pour travailler la relance et le silence.
Chapitre : Acte I
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Toinette !
Quoi ?
Regarde-moi un peu.
Hé bien ! je vous regarde.
Toinette !
Hé bien ! quoi, Toinette ?
Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?
Je m’en doute assez : de notre jeune amant ; car c’est sur lui depuis six jours que roulent tous nos entretiens ; et vous n’êtes point bien, si vous n’en parlez à toute heure.
Puisque tu connois cela, que n’es-tu donc la première à m’en entretenir ? Et que ne m’épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?
Vous ne m’en donnez pas le temps ; et vous avez des soins là-dessus qu’il est difficile de prévenir.
Je t’avoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon cœur profite avec chaleur de tous les moments de s’ouvrir à toi. Mais, dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j’ai pour lui ?
Je n’ai garde.
Ai-je tort de m’abandonner à ces douces impressions ?
Je ne dis pas cela.
Et voudrois-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu’il témoigne pour moi ?
À Dieu ne plaise !
Dis-moi un peu : ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du ciel, quelque effet du destin, dans l’aventure inopinée de notre connoissance ?
Ne trouves-tu pas que cette action d’embrasser ma défense, sans me connoître, est tout à fait d’un honnête homme ?
Que l’on ne peut pas en user plus généreusement ?
D’accord.
Et qu’il fit tout cela de la meilleure grace du monde ?
Oh ! oui.
Ne trouves-tu pas, Toinette, qu’il est bien fait de sa personne ?
Assurément.
Qu’il a l’air le meilleur du monde ?
Sans doute.
Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?
Cela est sûr.
Qu’on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu’il me dit ?
Il est vrai.
Et qu’il n’est rien de plus fâcheux que la contrainte où l’on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le ciel nous inspire ?
Vous avez raison.
Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu’il m’aime autant qu’il me le dit ?
Hé ! hé ! ces choses-là parfois sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d’amour ressemblent fort à la vérité ; et j’ai vu de grands comédiens là-dessus.
Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! de la façon qu’il parle, seroit-il bien possible qu’il ne me dît pas vrai ?
En tout cas, vous en serez bientôt éclaircie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu’il étoit de vous faire demander en mariage, est une prompte voie à vous faire connoître s’il vous dit vrai ou non.
C’en sera là la bonne preuve.
Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
Voilà votre père qui revient.