Scène
Acte II, Scène XI
Par Molière
Averti qu’un homme a été vu dans la chambre de sa fille aînée, Argan fait venir sa cadette. Louison arrive sans se douter de rien et propose, pour le désennuyer, de lui dire le conte de Peau d’Âne ou la fable qu’on vient de lui apprendre.
L’interrogatoire vire à la scène de terreur enfantine : le père menace du fouet, l’enfant nie, puis fait la morte pour arrêter la punition — et Argan s’effondre. Après quoi elle raconte tout, par petits morceaux, sous la menace d’un petit doigt qui sait tout. La scène ne tient que si l’adulte est réellement menaçant au début et réellement bouleversé ensuite ; jouée en gentillesse, elle s’efface.
71 répliques en prose, presque toutes d’un ou deux mots, avec la relance d’Argan répétée à l’identique : « Et puis après ? ». Le texte s’apprend vite, l’ordre du récit beaucoup moins. Rôle d’enfant très recherché en atelier, et passage souvent donné à l’oral.
Chapitre : Acte II
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Qu’est-ce que vous voulez, mon papa ? ma belle-maman m’a dit que vous me demandez.
Oui. Venez çà. Avancez là. Tournez-vous. Levez les yeux. Regardez-moi. Hé ?
Quoi, mon papa ?
Quoi ?
N’avez-vous rien à me dire ?
Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d’Âne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu’on m’a apprise depuis peu.
Ce n’est pas là ce que je demande.
Quoi donc ?
Ah ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire !
Pardonnez-moi, mon papa.
Est-ce là comme vous m’obéissez ?
Quoi ?
Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d’abord tout ce que vous voyez ?
Oui, mon papa.
L’avez-vous fait ?
Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j’ai vu.
Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ?
Non, mon papa.
Non, mon papa.
Assurément ?
Assurément.
Oh çà, je m’en vais vous faire voir quelque chose, moi.
Ah ! mon papa !
Ah ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur !
Mon papa !
Voici qui vous apprendra à mentir.
Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C’est que ma sœur m’avoit dit de ne pas vous le dire ; mais je m’en vais vous dire tout.
Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.
Pardon, mon papa.
Non, non.
Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.
Vous l’aurez.
Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l’aie pas !
Allons, allons.
Ah ! mon papa, vous m’avez blessée. Attendez : je suis morte. ((Elle contrefait la morte.))
Holà ! Qu’est-ce là ? Louison, Louison ! Ah ! mon Dieu ! Louison ! Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux ! ma pauvre fille est morte ! Qu’ai-je fait, misérable ! Ah ! chiennes de verges ! La peste soit des verges ! Ah !
ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison !
Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait.
Voyez-vous la petite rusée ? Oh çà, çà, je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.
Oh ! oui, mon papa.
Prenez-y bien garde, au moins ; car voilà un petit doigt qui sait tout, et qui me dira si vous mentez.
Mais, mon papa, ne dites pas à ma sœur que je vous l’ai dit.
Non, non.
C’est, mon papa, qu’il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme j’y étois.
Hé bien ?
Je lui ai demandé ce qu’il demandoit, et il m’a dit qu’il étoit son maître à chanter.
Hom ! hom ! voilà l’affaire. (À Louison.) Hé bien ?
Ma sœur est venue après.
Hé bien ?
Elle lui a dit : Sortez, sortez, sortez. Mon Dieu, sortez ; vous me mettez au désespoir.
Hé bien ?
Et lui, il ne vouloit pas sortir.
Qu’est-ce qu’il lui disoit ?
Il lui disoit je ne sais combien de choses.
Et quoi encore ?
Il lui disoit tout-ci, tout-ça, qu’il l’aimoit bien, et qu’elle étoit la plus belle du monde.
Et puis après ?
Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle.
Et puis après ?
Et puis après, il lui baisoit les mains.
Et puis après ?
Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s’est enfui.
Il n’y a point autre chose ?
Non, mon papa.
Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Mettant son doigt à son oreille.) Attendez. Hé ! Ah, ah ! Oui ? Oh, oh !
Voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m’avez pas dit.
Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
Prenez garde.
Non, mon papa ; ne le croyez pas : il ment, je vous assure.
Oh bien, bien, nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout : allez. (Seul.) Ah ! il n’y a plus d’enfants ! Ah ! que d’affaires ! Je n’ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie.
En vérité, je n’en puis plus. ((Il se laisse tomber dans une chaise.))