Scène
Acte II, Scène VII
Par Molière
Béline entre au moment où Thomas Diafoirus reprend son compliment ; interrompu, il perd le fil et doit s’arrêter net. Argan enchaîne aussitôt et ordonne à sa fille de donner la main à son prétendu.
Deux affrontements se succèdent. D’abord Angélique contre Thomas, sur le mariage forcé : elle argumente en femme de son siècle, il répond par la scolastique, distinguo et nego consequentiam. Puis Angélique contre Béline, où la fille décrit sans la nommer celle qui épouse pour hériter et court de mari en mari. C’est le sommet de la scène : tout se dit à couvert, devant témoins, et la moindre insistance de l’une ou de l’autre ferait tomber la convention.
48 répliques en prose. Le rôle d’Angélique demande le plus de travail, avec plusieurs répliques construites en périodes. Les latinismes de Thomas Diafoirus sont brefs mais faciles à confondre. Le passage d’armes entre Angélique et Béline se détache très bien pour un duo féminin d’audition ou d’oral.
Chapitre : Acte II
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M’amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus.
Madame, c’est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on voit sur votre visage…
Monsieur, je suis ravie d’être venue ici à propos, pour avoir l’honneur de vous voir.
Puisque l’on voit sur votre visage… puisque l’on voit sur votre visage… Madame, vous m’avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m’a troublé la mémoire.
Thomas, réservez cela pour une autre fois.
Je voudrois, ma mie, que vous eussiez été ici tantôt.
Ah ! madame, vous avez bien perdu de n’avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.
Allons, ma fille, touchez dans la main de monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari.
Mon père !
Hé bien ! mon père ! Qu’est-ce que cela veut dire ?
De grace, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connoître, et de voir naître en nous, l’un pour l’autre, cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
Quant à moi, mademoiselle, elle est déjà toute née en moi ; et je n’ai pas besoin d’attendre davantage.
Si vous êtes si prompt, monsieur, il n’en est pas de même de moi ; et je vous avoue que votre mérite n’a pas encore assez fait d’impression dans mon ame.
Oh ! bien, bien ; cela aura tout le loisir de se faire quand vous serez mariés ensemble.
Hé ! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l’on ne doit jamais soumettre un cœur par force ;
et, si monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui seroit à lui par contrainte.
Nego consequentiam, mademoiselle ; et je puis être honnête homme, et vouloir bien vous accepter des mains de monsieur votre père.
C’est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu’un, que de lui faire violence.
Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume étoit d’enlever par force, de la maison des pères, les filles qu’on menoit marier, afin qu’il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu’elles convoloient dans les bras d’un homme.
Les anciens, monsieur, sont les anciens ; et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ;
et, quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu’on nous y traîne. Donnez-vous patience ; si vous m’aimez, monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
Oui, mademoiselle, jusqu’aux intérêts de mon amour exclusivement.
Mais la grande marque d’amour, c’est d’être soumis aux volontés de celle qu’on aime.
Distinguo, mademoiselle. Dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
Vous avez beau raisonner. Monsieur est frais émoulu du collège ; et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d’être attachée au corps de la Faculté ?
Elle a peut-être quelque inclination en tête.
Si j’en avois, madame, elle seroit telle que la raison et l’honnêteté pourroient me la permettre.
Ouais ! je joue ici un plaisant personnage !
Si j’étois que de vous, mon fils, je ne la forcerois point à se marier ; et je sais bien ce que je ferois.
Je sais, madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
C’est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d’être obéissantes et soumises aux volontés de leurs pères. Cela étoit bon autrefois.
Le devoir d’une fille a des bornes, madame ; et la raison et les lois ne l’étendent point à toutes sortes de choses.
C’est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai, au moins, de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l’aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l’attachement de ma vie, je vous avoue que j’y cherche quelque précaution.
Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu’elles voudront.
Il y en a d’autres, madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt ;
qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s’enrichir par la mort de ceux qu’elles épousent, et courent sans scrupules de mari en mari, pour s’approprier leurs dépouilles.
Ces personnes-là, à la vérité, n’y cherchent pas tant de façons, et regardent peu à la personne.
Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par là.
Moi, madame ? Que voudrois-je dire que ce que je dis ?
Vous êtes si sotte, ma mie, qu’on ne sauroit plus vous souffrir.
Vous voudriez bien, madame, m’obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n’aurez pas cet avantage.
Il n’est rien d’égal à votre insolence.
Non, madame, vous avez beau dire.
Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.
Tout cela, madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et, pour vous ôter l’espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m’ôter de votre vue.