Scène
Acte III, Scène VI
Par Molière
Béralde a renvoyé l’apothicaire et son clystère. Monsieur Purgon, le médecin ordinaire de la maison, l’apprend à la porte et entre furieux : on s’est moqué de ses ordonnances et l’on a refusé un remède qu’il avait pris plaisir à composer lui-même.
La scène est un crescendo à sens unique. Purgon accuse, Argan n’achève jamais une phrase, Toinette approuve le médecin avec un zèle qui enfonce son maître un peu plus. Puis vient la malédiction : bradypepsie, dyspepsie, apepsie, lienterie, dyssenterie, hydropisie, privation de la vie. Purgon doit tenir la montée sans crier trop tôt, et Toinette placer ses approbations dans les trous, faute de quoi le mécanisme s’enraye.
56 répliques en prose, presque toutes très courtes et enchaînées à vive allure. La litanie finale est le seul vrai morceau de mémoire : elle s’apprend comme une progression, chaque terme appelant le suivant. Scène de groupe très demandée en atelier, extrait fréquent en classe.
Chapitre : Acte III
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Je viens d’apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles ; qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait refus de prendre le remède que j’avois prescrit.
Monsieur, ce n’est pas…
Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son médecin !
Cela est épouvantable.
Un clystère que j’avois pris plaisir à composer moi-même.
Ce n’est pas moi…
Inventé et formé dans toutes les règles de l’art.
Il a tort.
Et qui devoit faire dans les entrailles un effet merveilleux.
Mon frère…
Le renvoyer avec mépris !
C’est lui…
C’est une action exorbitante.
Cela est vrai.
Un attentat énorme contre la médecine.
Il est cause…
Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir.
Vous avez raison.
Je vous déclare que je romps commerce avec vous.
C’est mon frère…
Que je ne veux plus d’alliance avec vous.
Vous ferez bien.
Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du mariage. ((Il déchire la donation, et en jette les morceaux avec fureur.))
C’est mon frère qui a fait tout le mal.
Mépriser mon clystère !
Faites-le venir ; je m’en vais le prendre.
Je vous aurois tiré d’affaire avant qu’il fût peu.
Il ne le mérite pas.
J’allois nettoyer votre corps, et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.
Ah ! mon frère !
Et je ne voulois plus qu’une douzaine de médecines pour vider le fond du sac.
Il est indigne de vos soins.
Mais, puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains…
Ce n’est pas ma faute.
Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l’on doit à son médecin…
Cela crie vengeance.
Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois…
Hé ! point du tout.
J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.
C’est fort bien fait.
Mon Dieu !
Et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable ;
Ah ! miséricorde !
Que vous tombiez dans la bradypepsie,
Monsieur Purgon !
De la bradypepsie dans la dyspepsie,
Monsieur Purgon !
De la dyspepsie dans l’apepsie,
Monsieur Purgon !
De l’apepsie dans la lienterie,
Monsieur Purgon !
De la lienterie dans la dyssenterie,
Monsieur Purgon !
De la dyssenterie dans l’hydropisie,
Monsieur Purgon !
Et de l’hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.