Scène

Acte III, Scène VI

Par Molière

Béralde a renvoyé l’apothicaire et son clystère. Monsieur Purgon, le médecin ordinaire de la maison, l’apprend à la porte et entre furieux : on s’est moqué de ses ordonnances et l’on a refusé un remède qu’il avait pris plaisir à composer lui-même.

La scène est un crescendo à sens unique. Purgon accuse, Argan n’achève jamais une phrase, Toinette approuve le médecin avec un zèle qui enfonce son maître un peu plus. Puis vient la malédiction : bradypepsie, dyspepsie, apepsie, lienterie, dyssenterie, hydropisie, privation de la vie. Purgon doit tenir la montée sans crier trop tôt, et Toinette placer ses approbations dans les trous, faute de quoi le mécanisme s’enraye.

56 répliques en prose, presque toutes très courtes et enchaînées à vive allure. La litanie finale est le seul vrai morceau de mémoire : elle s’apprend comme une progression, chaque terme appelant le suivant. Scène de groupe très demandée en atelier, extrait fréquent en classe.

Chapitre : Acte III

MONSIEUR PURGON

Je viens d’apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles ; qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait refus de prendre le remède que j’avois prescrit.

ARGAN

Monsieur, ce n’est pas…

MONSIEUR PURGON

Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son médecin !

TOINETTE

Cela est épouvantable.

MONSIEUR PURGON

Un clystère que j’avois pris plaisir à composer moi-même.

ARGAN

Ce n’est pas moi…

MONSIEUR PURGON

Inventé et formé dans toutes les règles de l’art.

TOINETTE

Il a tort.

MONSIEUR PURGON

Et qui devoit faire dans les entrailles un effet merveilleux.

ARGAN

Mon frère…

MONSIEUR PURGON

Le renvoyer avec mépris !

ARGAN

C’est lui…

MONSIEUR PURGON

C’est une action exorbitante.

TOINETTE

Cela est vrai.

MONSIEUR PURGON

Un attentat énorme contre la médecine.

ARGAN

Il est cause…

MONSIEUR PURGON

Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir.

TOINETTE

Vous avez raison.

MONSIEUR PURGON

Je vous déclare que je romps commerce avec vous.

ARGAN

C’est mon frère…

MONSIEUR PURGON

Que je ne veux plus d’alliance avec vous.

TOINETTE

Vous ferez bien.

MONSIEUR PURGON

Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du mariage. ((Il déchire la donation, et en jette les morceaux avec fureur.))

ARGAN

C’est mon frère qui a fait tout le mal.

MONSIEUR PURGON

Mépriser mon clystère !

ARGAN

Faites-le venir ; je m’en vais le prendre.

MONSIEUR PURGON

Je vous aurois tiré d’affaire avant qu’il fût peu.

TOINETTE

Il ne le mérite pas.

MONSIEUR PURGON

J’allois nettoyer votre corps, et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.

ARGAN

Ah ! mon frère !

MONSIEUR PURGON

Et je ne voulois plus qu’une douzaine de médecines pour vider le fond du sac.

TOINETTE

Il est indigne de vos soins.

MONSIEUR PURGON

Mais, puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains…

ARGAN

Ce n’est pas ma faute.

MONSIEUR PURGON

Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l’on doit à son médecin…

TOINETTE

Cela crie vengeance.

MONSIEUR PURGON

Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois…

ARGAN

Hé ! point du tout.

MONSIEUR PURGON

J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.

TOINETTE

C’est fort bien fait.

ARGAN

Mon Dieu !

MONSIEUR PURGON

Et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable ;

ARGAN

Ah ! miséricorde !

MONSIEUR PURGON

Que vous tombiez dans la bradypepsie,

ARGAN

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON

De la bradypepsie dans la dyspepsie,

ARGAN

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON

De la dyspepsie dans l’apepsie,

ARGAN

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON

De l’apepsie dans la lienterie,

ARGAN

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON

De la lienterie dans la dyssenterie,

ARGAN

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON

De la dyssenterie dans l’hydropisie,

ARGAN

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON

Et de l’hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.

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