Scène
Acte I, Scène VII
Par Molière
Ce passage n’appartient pas à l’intrigue de la maison d’Argan : c’est le divertissement chanté et dansé qui ferme le premier acte. Polichinelle, le vieil usurier amoureux de Toinette, est sorti de nuit porter un message et tombe sur le guet.
Les archers l’arrêtent, refusent toute explication, puis lui vendent sa liberté : six pistoles, ou trente croquignoles, ou douze coups de bâton. Polichinelle choisit, compte les coups, craque et paie. C’est une scène de tréteaux, réglée sur la musique et sur le nombre. Les refus des archers doivent revenir identiques ; la variation vient du corps de Polichinelle, pas du texte.
51 répliques, dont beaucoup se réduisent à « Non, non » ou « En prison », le reste alternant prose parlée et couplets chantés, avec des passages italiens et latins qui relèvent de l’édition musicale plus que du jeu. À réserver à un travail avec musique ou masque ; peu adaptée à un oral de français.
Chapitre : Acte I
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Ah ! traître ; ah ! fripon ! c’est donc vous ? Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, Insolent, effronté, coquin, filou, voleur, Vous osez nous faire peur !
Messieurs, c’est que j’étois ivre.
Non, non, non, point de raison ; Il faut vous apprendre à vivre. En prison, vite en prison.
Messieurs, je ne suis point voleur.
En prison.
Je suis un bourgeois de la ville.
En prison.
Qu’ai-je fait ?
En prison, vite, en prison.
Messieurs, laissez-moi aller.
Je vous prie !
De grace !
Non, non.
Messieurs !
Non, non, non.
S’il vous plaît.
Non, non.
Par charité !
Non, non.
Au nom du ciel !
Non, non.
Miséricorde !
Non, non, non, point de raison ; Il faut vous apprendre à vivre. En prison, vite en prison.
Hé ! n’est-il rien, messieurs, qui soit capable d’attendrir vos ames ?
Il est aisé de nous toucher ; Et nous sommes humains, plus qu’on ne sauroit croire. Donnez-nous seulement six pistoles pour boire Nous allons vous lâcher.
Hélas ! messieurs, je vous assure que je n’ai pas un sol sur moi.
Au défaut de six pistoles, Choisissez donc, sans façon, D’avoir trente croquignoles, Ou douze coups de bâton.
Si c’est une nécessité, et qu’il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
Allons, préparez-vous, Et comptez bien les coups. (DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.) (Les archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.)
Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze et quinze.
Ah ! ah ! vous en voulez passer ! Allons, c’est à recommencer.
Ah ! messieurs, ma pauvre tête n’en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J’aime mieux encore les coups de bâton que de recommencer.
Soit, puisque le bâton est pour vous plus charmant, Vous aurez contentement. (TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.) (Les archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.)
Un, deux, trois, quatre, cinq, six. Ah, ah, ah ! je n’y saurois plus résister. Tenez, messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
Ah ! l’honnête homme ! Ah ! l’ame noble et belle ! Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.
Messieurs, je vous donne le bonsoir.
Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.
Votre serviteur.
Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.
Très humble valet.
Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.
Jusqu’au revoir. (QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.) « Obsequio grassare : mone, si increbruit aura, Cautus uti velet carum caput, » etc. « Obsédez par vos complaisances.
Au plus léger souffle du vent, dites : Couvrez bien cette tête qui nous est si chère ! » (Horace, SatireSatire V, livre II). (Aimé MartinAimé Martin.)
Mais si vous me répondez Non, Belle ingrate, je mourrai Dans l’espérance Le cœur s’afflige, Dans l’éloignement Il consume ses heures. L’erreur si douce Qui me persuade Que ma peine va finir, Hélas !
dure trop Ainsi, pour trop aimer, je languis et je meurs. Nuit et jour je vous aime et vous adore. Je cherche un Oui que me restaure ; Mais si vous me refusez, Belle ingrate, je mourrai.
Si vous ne dormez pas, Au moins pensez Aux blessures Que vous faites à mon cœur. Ah ! feignez au moins, Pour ma consolation. Si vous me tuez, D’avoir tort ; Votre pitié adoucira mon martyre.
Les couplets italiens de cette scène du premier intermède, et ceux de la seconde, ne se trouvent point dans le ballet du Malade imaginaire imprimé par Christophe BallardChristophe Ballard en 1673.
Il paraît que Molière les a ajoutés après la première représentation de cette pièce. Ah ! vous ne me trompez pas ! Je sais par expérience Qu’on ne trouve point en vous De constance ni de fidélité. Oh !
combien est folle celle qui vous croit ! Ces regards languissants Ne m’inspirent point d’amour, Ces soupirs ardents Ne m’enflamment point, Je vous le jure sur ma foi. Malheureux galant !
Mon cœur, insensible À votre plainte, Veut toujours rire : Croyez-m’en ; Je sais par expérience Qu’on ne trouve en vous Ni constance ni de fidélité. Oh ! combien est folle celle qui vous croit. (L. B.)
« Omnibus hoc vitium est cantoribus, inter amicos Ut nunquam inducant animum cantare rogati ; Injussi nunquam desistant. » (HoraceHorace.)