Scène
Acte V, Scène V
Par Jean Racine
Dernière scène de la tragédie. Pylade presse Oreste de fuir : le peuple d’Épire s’est soulevé, Andromaque règne et fait venger Pyrrhus. Il lui apprend au passage qu’Hermione s’est frappée sur le corps du roi. Oreste, alors, perd la raison.
La pièce se termine sur une hallucination : Oreste voit Pyrrhus vivant, Hermione l’arrachant à ses coups, puis les Furies et leurs serpents. Le passage du désespoir maîtrisé au délire doit se faire par degrés, et Pylade sert de repère — c’est sa présence pratique, pressée, occupée de la fuite, qui mesure l’écart. Joué comme une crise d’emblée, le final devient illisible.
21 répliques en alexandrins, pour deux comédiens, avec une longue montée finale pour Oreste. Les images s’y succèdent sans logique argumentative, ce qui en fait l’un des passages les plus délicats à mémoriser de la pièce. Morceau de bravoure fréquemment travaillé en cours et présenté en audition.
Chapitre : Acte V
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Il faut partir, seigneur. Sortons de ce palais, Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais. Nos Grecs, pour un moment, en défendent la porte : Tout le peuple assemblé nous poursuit à main-forte.
Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ; Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis. Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle, Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle, Commande qu’on le venge ;
et peut-être qu’encor Elle poursuit sur nous la vengeance d’Hector. Allons, n’attendons pas que l’on nous environne ; Nos Grecs nous rejoindront ;
et tandis qu’Hermione Tient encore le peuple autour d’elle arrêté, Voilà notre chemin, sortons en sûreté.
Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre : À son dernier arrêt je ne puis plus survivre. Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.
Hermione, seigneur ? Il la faut oublier. Quoi ! toujours l’instrument et l’objet de sa rage, Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ? Et parce qu’elle meurt faut-il que vous mouriez ?
Elle meurt ! Dieux ! qu’entends-je !
Elle meurt ! Dieux ! qu’entends-je ! Eh quoi ! vous l’ignoriez ? En rentrant dans ces lieux nous l’avons rencontrée Qui courait vers le temple, inquiète, égarée.
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats Que son sang excitait à venger son trépas. Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue Un poignard à la main sur Pyrrhus se courber, Lever les yeux au ciel, se frapper, et tomber.
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance ! Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir ;
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ; J’étais né pour servir d’exemple à ta colère, Pour être du malheur un modèle accompli. Eh bien ! je meurs content, et mon sort est rempli. Où sont ces deux amants ?
Pour couronner ma joie, Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder : Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder… Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ? De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi… Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
Ah, seigneur !
Ah, seigneur ! Quoi ! Pyrrhus, je te rencontre encore ! Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ? Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ? Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé. Mais que vois-je ?
À mes yeux Hermione l’embrasse ! Elle vient l’arracher au coup qui le menace ! Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi ! Quels démons ! quels serpents traîne-t-elle après soi ? Eh bien !
filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ? Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne. Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione : L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ; Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse ; Ménageons les moments que ce transport nous laisse : Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissants S’il reprenait ici sa rage avec ses sens.