Scène

Acte III, Scène VI

Par Jean Racine

Quatre personnages en scène, mais deux qui refusent de se parler. Pyrrhus feint de chercher Hermione et de ne pas voir Andromaque ; celle-ci n’ose pas demander. Chacun s’adresse à son confident, Phœnix ou Céphise, jusqu’à ce que l’ordre de livrer l’enfant force enfin la supplication.

Le début fonctionne comme un jeu de fausses sorties et de commentaires croisés, rare chez Racine et très concret à jouer. Puis Andromaque cède et déroule le souvenir de la nuit de Troie, son père égorgé, Hector traîné sous les murs, avant de rappeler qu’elle attendait mieux du fils d’Achille. La scène tombe si l’ouverture est jouée comme un dialogue ordinaire : c’est un évitement organisé.

31 répliques en alexandrins, à quatre, avec beaucoup d’échanges très courts au départ. La difficulté de mémorisation vient des relances et des vers partagés, qui exigent une écoute exacte. Scène d’atelier plutôt que d’audition, sauf pour en extraire la dernière tirade.

Chapitre : Acte III

PYRRHUS

Mais lui-même il vous cherche. Où donc est la princesse ? Ne m’avais-tu pas dit qu’elle était en ces lieux ?

PHŒNIX

Je le croyais.

ANDROMAQUE

Je le croyais. Tu vois le pouvoir de mes yeux !

PYRRHUS

Que dit-elle, Phœnix ?

ANDROMAQUE

Que dit-elle, Phœnix ? Hélas ! tout m’abandonne !

PHŒNIX

Allons, seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.

CÉPHISE

Qu’attendez-vous ? Rompez ce silence obstiné.

ANDROMAQUE

Il a promis mon fils.

CÉPHISE

Il a promis mon fils. Il ne l’a pas donné.

ANDROMAQUE

Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.

PYRRHUS

Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ? Quel orgueil ?

ANDROMAQUE

Quel orgueil ? Je ne fais que l’irriter encor, Sortons.

PYRRHUS

Sortons. Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.

ANDROMAQUE

Ah, seigneur ! arrêtez ! Que prétendez-vous faire ? Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère ! Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié ! Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?

ANDROMAQUE

Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?

PYRRHUS

Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.

ANDROMAQUE

Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !

PYRRHUS

J’étais aveugle alors ; mes yeux se sont ouverts. Sa grâce à vos désirs pouvait être accordée ; Mais vous ne l’avez pas seulement demandée : C’en est fait.

ANDROMAQUE

C’en est fait. Ah ! seigneur ! vous entendiez assez Des soupirs qui craignaient de se voir repoussés. Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune Ce reste de fierté qui craint d’être importune.

ANDROMAQUE

Vous ne l’ignorez pas : Andromaque, sans vous, N’aurait jamais d’un maître embrassé les genoux.

PYRRHUS

Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme. Ce fils même, ce fils, objet de tant de soins, Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.

PYRRHUS

La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ; Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble. Jouissez à loisir d’un si noble courroux. Allons, Phœnix.

ANDROMAQUE

Allons, Phœnix. Allons rejoindre mon époux.

CÉPHISE

Madame…

ANDROMAQUE

Madame… Et que veux-tu que je lui dise encore ? Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ? (à Pyrrhus) J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;

ANDROMAQUE

J’ai vu trancher les jours de ma famille entière, Et mon époux sanglant traîné sur la poussière, Son fils seul avec moi, réservé pour les fers. Mais que ne peut un fils ! Je respire, je sers. J’ai fait plus ;

ANDROMAQUE

je me suis quelquefois consolée Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ; Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois, Puisqu’il devait servir, fût tombé sous vos lois ;

ANDROMAQUE

J’ai cru que sa prison deviendrait son asile. Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille : J’attendais de son fils encor plus de bonté. Pardonne, cher Hector, à ma crédulité !

ANDROMAQUE

Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime : Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime. Ah !

ANDROMAQUE

s’il l’était assez pour nous laisser du moins Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins, Et que, finissant là sa haine et nos misères, Il ne séparât point des dépouilles si chères !

PYRRHUS

Va m’attendre, Phœnix.

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