Scène

Acte II, Scène première

Par Jean Racine

Hermione a accepté de recevoir Oreste et s’en repent déjà. Devant Cléone, sa confidente, elle mesure l’humiliation : celui qu’elle a dédaigné va la trouver délaissée par Pyrrhus, qui lui préfère une captive troyenne.

Tout tient dans la contradiction. Hermione ordonne qu’on la fasse partir, puis invente des raisons de rester ; elle jure sa haine et prépare sa vengeance dans la même respiration. Le fameux « Ah, je l’ai trop aimé, pour ne le point haïr ! » est le sommet du mouvement, pas son point de départ. Cléone doit résister, sinon les revirements n’ont plus rien contre quoi buter.

29 répliques en alexandrins, pour deux comédiennes. La mémoire est mise à l’épreuve par les tirades à volte-face, construites sur des « si » suspendus : les retenir suppose de suivre la logique de l’hésitation plutôt que de plaquer une intention unique. Scène régulièrement travaillée en cours et présentée en audition.

Chapitre : Acte II

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HERMIONE

Je fais ce que tu veux ; je consens qu’il me voie ; Je lui veux bien encore accorder cette joie. Pylade va bientôt conduire ici ses pas ; Mais, si je m’en croyais, je ne le verrais pas.

CLÉONE

Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ? Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste Dont vous avez cent fois souhaité le retour, Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?

HERMIONE

C’est cet amour payé de trop d’ingratitude Qui me rend en ces lieux sa présence si rude. Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui De voir mon infortune égaler son ennui !

HERMIONE

Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ? Elle me dédaignait : un autre l’abandonne : L’ingrate, qui mettait son cœur à si haut prix, Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ! Ah, dieux !

CLÉONE

Ah, dieux ! Ah ! dissipez ces indignes alarmes ; Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes. Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ? Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.

CLÉONE

Mais vous ne dites point ce que vous mande un père ?

HERMIONE

Dans ses retardements si Pyrrhus persévère, À la mort du Troyen s’il ne veut consentir, Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.

CLÉONE

Eh bien, madame, eh bien, écoutez donc Oreste. Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste. Pour bien faire il faudrait que vous le prévinssiez : Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?

HERMIONE

Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire, Après tant de bontés dont il perd la mémoire ; Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir ! Ah, je l’ai trop aimé, pour ne le point haïr !

CLÉONE

Fuyez-le donc, madame ; et puisqu’on vous adore…

HERMIONE

Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ! Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer ; Cléone, avec horreur je m’en veux séparer. Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !

CLÉONE

Quoi ! vous en attendez quelque injure nouvelle ? Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux, Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ? Après ce qu’il a fait, que saurait-il donc faire ?

CLÉONE

Il vous aurait déplu, s’il pouvait vous déplaire.

HERMIONE

Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ? Je crains de me connaître en l’état où je suis. De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ; Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;

HERMIONE

Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ; Hélas ! et s’il se peut, fais-le moi croire aussi. Tu veux que je le fuie ? Eh bien ! rien ne m’arrête : Allons, n’envions plus son indigne conquête ;

HERMIONE

Que sur lui sa captive étende son pouvoir ; Fuyons… Mais si l’ingrat rentrait dans son devoir ; Si la foi dans son cœur retrouvait quelque place ; S’il venait à mes pieds me demander sa grâce ;

HERMIONE

Si sous mes lois, Amour, tu pouvais l’engager ; S’il voulait… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager. Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ; Prenons quelque plaisir à leur être importune ;

HERMIONE

Ou, le forçant de rompre un nœud si solennel, Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel. J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ; Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.

HERMIONE

Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir ; Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.

CLÉONE

Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes, Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs De son persécuteur ait brigué les soupirs ?

CLÉONE

Voyez si sa douleur en paraît soulagée : Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ? Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?

HERMIONE

Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté. Je n’ai point du silence affecté le mystère : Je croyais sans péril pouvoir être sincère ;

HERMIONE

Et, sans armer mes yeux d’un moment de rigueur, Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur. Et qui ne se serait comme moi déclarée Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?

HERMIONE

Me voyait-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ? Tu t’en souviens encor, tout conspirait pour lui : Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie, Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie ;

HERMIONE

Les exploits de son père effacés par les siens, Ses feux que je croyais plus ardents que les miens, Mon cœur… toi-même enfin de sa gloire éblouie, Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.

HERMIONE

Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus, Hermione est sensible, Oreste a des vertus ; Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ; Et peut-être il saura se faire aimer lui-même. Allons.

HERMIONE

Qu’il vienne enfin.

CLÉONE

Allons. Qu’il vienne enfin. Madame, le voici.

HERMIONE

Ah ! je ne croyais pas qu’il fût si près d’ici.

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