Scène

Acte IV, Scène première

Par Jean Racine

Andromaque revient du tombeau d’Hector avec une décision prise. Céphise croit à un revirement heureux : le mariage aura lieu, l’enfant est sauvé, tout s’arrange. Sa maîtresse la détrompe — elle épousera Pyrrhus, puis se donnera la mort au sortir de l’autel.

Le cœur du passage est le glissement du malentendu à la confidence, puis aux dernières instructions. Andromaque n’est plus déchirée ici : elle a tranché, et parle avec un calme qui doit inquiéter. Ses recommandations sur l’éducation de son fils — lui parler de son père, lui interdire de venger les siens — sont l’endroit où la retenue peut céder. Jouée dans les larmes du début à la fin, la scène perd sa froideur de testament.

28 répliques en alexandrins, pour deux comédiennes, dont une longue tirade d’adieu. La structure en consignes successives sert la mémoire. Passage recherché pour le travail du rôle-titre, et souvent commenté à l’oral pour « l’innocent stratagème ».

Chapitre : Acte IV

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CÉPHISE

Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, madame, C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme ! Il veut que Troie encor se puisse relever Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.

CÉPHISE

Pyrrhus vous l’a promis, vous venez de l’entendre, Madame : il n’attendait qu’un mot pour vous le rendre. Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés, Content de votre cœur, il met tout à vos pieds ;

CÉPHISE

Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine. Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?

CÉPHISE

Déjà, contre les Grecs plein d’un noble courroux, Le soin de votre fils le touche autant que vous : Il prévient leur fureur ; il lui laisse sa garde, Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.

CÉPHISE

Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis.

ANDROMAQUE

Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.

CÉPHISE

Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue Désormais à vos yeux ne soit plus défendue. Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés, Et vos embrassements ne seront plus comptés.

CÉPHISE

Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit croître, Non plus comme un esclave élevé pour son maître, Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !

ANDROMAQUE

Céphise, allons le voir pour la dernière fois.

CÉPHISE

Que dites-vous ? Ô dieux !

ANDROMAQUE

Que dites-vous ? Ô dieux ! Ô ma chère Céphise ! Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise : Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ; Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connaissais mieux. Quoi donc !

ANDROMAQUE

as-tu pensé qu’Andromaque infidèle Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ; Et que, de tant de morts réveillant la douleur, Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?

ANDROMAQUE

Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ? Mais son fils périssait, il l’a fallu défendre. Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ; Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.

ANDROMAQUE

Je sais quel est Pyrrhus : violent mais sincère, Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.

ANDROMAQUE

Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor : Leur haine va donner un père au fils d’Hector, Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie, Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;

ANDROMAQUE

Je vais, en recevant sa foi sur les autels, L’engager à mon fils par des nœuds immortels. Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste, D’une infidèle vie abrégera le reste ;

ANDROMAQUE

Et, sauvant ma vertu, rendra ce que je doi À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi. Voilà de mon amour l’innocent stratagème : Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même. J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.

ANDROMAQUE

Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.

CÉPHISE

Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre…

ANDROMAQUE

Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre. Je confie à tes soins mon unique trésor : Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.

ANDROMAQUE

De l’espoir des Troyens seule dépositaire, Songe à combien de rois tu deviens nécessaire. Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi : S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.

ANDROMAQUE

Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée : Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée ; Que ses ressentiments doivent être effacés ; Qu’en lui laissant mon fils c’est l’estimer assez.

ANDROMAQUE

Fais connaître à mon fils les héros de sa race ; Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace : Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;

ANDROMAQUE

Parle-lui tous les jours des vertus de son père ; Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère. Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger : Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.

ANDROMAQUE

Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste : Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ; Et pour ce reste enfin j’ai moi-même, en un jour, Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.

CÉPHISE

Hélas !

ANDROMAQUE

Hélas ! Ne me suis point, si ton cœur en alarmes Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes. On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi. C’est Hermione.

ANDROMAQUE

Allons, fuyons sa violence.

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