Scène

Acte II, Scène V

Par Jean Racine

Oreste écarté, Pyrrhus se tourne vers Phœnix pour se faire confirmer qu’il est enfin guéri de son amour. Il raconte son entrevue avec Andromaque, la mère qui ne parle que d’Hector, et répète qu’il abandonne l’enfant aux Grecs.

Scène d’aveuglement volontaire : chaque déclaration de victoire ramène le nom d’Andromaque. Phœnix, lui, ne s’y trompe pas et renvoie le roi à l’évidence — « Vous aimez : c’est assez. » Le comédien doit tenir la fermeté de façade sans la démentir par avance, en laissant l’insistance faire le travail. Jouée d’emblée comme celle d’un homme qui se ment, la scène n’a plus de trajet.

32 répliques en alexandrins, pour deux comédiens. Les reprises et les revirements se ressemblent d’une tirade à l’autre, ce qui rend la mémorisation piégeuse : mieux vaut retenir l’ordre des arguments que leur formulation. Scène de travail intéressante sur l’ironie dramatique, plus rare en audition.

Chapitre : Acte II

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PYRRHUS

Ah dieux ! Eh bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ? Tes yeux refusent-ils encor de me connaître !

PHŒNIX

Ah ! je vous reconnais ; et ce juste courroux, Ainsi qu’à tous les Grecs, seigneur, vous rend à vous.

PHŒNIX

Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile, C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille, Que la gloire à la fin ramène sous ses lois, Qui triomphe de Troie une seconde fois.

PYRRHUS

Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire : D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ; Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis, Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.

PYRRHUS

Considère, Phœnix, les troubles que j’évite, Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite, Que d’amis, de devoirs, j’allais sacrifier !

PYRRHUS

Quels périls… un regard m’eût tout fait oublier : Tous les Grecs conjurés fondaient sur un rebelle, Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle.

PHŒNIX

Oui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruauté Qui vous rend…

PYRRHUS

Qui vous rend… Tu l’as vu, comme elle m’a traité. Je pensais, en voyant sa tendresse alarmée, Que son fils me la dût renvoyer désarmée : J’allais voir le succès de ses embrassements ;

PYRRHUS

Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements. Sa misère l’aigrit ; et, toujours plus farouche, Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche. Vainement à son fils j’assurais mon secours ;

PYRRHUS

« C’est Hector, disait-elle en l’embrassant toujours, « Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ; « C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. » Hé ! quelle est sa pensée ?

PYRRHUS

attend-elle en ce jour Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?

PHŒNIX

Sans doute, c’est le prix que vous gardait l’ingrate. Mais laissez-la, seigneur.

PYRRHUS

Mais laissez-la, seigneur. Je vois ce qui la flatte : Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux, L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux. Je la verrais aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.

PYRRHUS

Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille : Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.

PHŒNIX

Commencez donc, seigneur, à ne m’en parler plus. Allez voir Hermione ; et content de lui plaire, Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.

PHŒNIX

Vous-même à cet hymen venez la disposer : Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ? Il ne l’aime que trop.

PYRRHUS

Il ne l’aime que trop. Crois-tu, si je l’épouse, Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?

PHŒNIX

Quoi ! toujours Andromaque occupe votre esprit ! Que vous importe, ô dieux, sa joie ou son dépit ? Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?

PYRRHUS

Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire : Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ; Elle ignore à quel point je suis son ennemi. Retournons-y.

PYRRHUS

Je veux la braver à sa vue, Et donner à ma haine une libre étendue. Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés. Allons.

PHŒNIX

Allons. Allez, seigneur, vous jeter à ses pieds : Allez, en lui jurant que votre âme l’adore, À de nouveaux mépris l’encourager encore.

PYRRHUS

Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.

PHŒNIX

Vous aimez : c’est assez.

PYRRHUS

Vous aimez : c’est assez. Moi l’aimer ? une ingrate Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ? Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi ! Je puis perdre son fils, peut-être je le doi ;

PYRRHUS

Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire, Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ; Et je ne puis gagner dans son perfide cœur D’autre rang que celui de son persécuteur ?

PYRRHUS

Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine ; Il faut bien une fois justifier sa haine : J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler ! De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !

PYRRHUS

Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose ! Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause : C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.

PHŒNIX

Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ? Que ne consultiez-vous tantôt votre faiblesse ?

PYRRHUS

Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse. Crains-tu pour ma colère un si faible combat ! D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat. Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.

PYRRHUS

Faut-il livrer son fils, faut-il voir Hermione ?

PHŒNIX

Oui, voyez-la, seigneur ; et par des vœux soumis, Protestez-lui…

PYRRHUS

Protestez-lui… Faisons tout ce que j’ai promis.

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