Scène

Acte IV, Scène III

Par Jean Racine

Hermione a fait venir Oreste et pose une seule question : l’aime-t-il ? À peine a-t-il fini de le jurer qu’elle nomme le prix — tuer Pyrrhus, aujourd’hui, dans l’heure, au temple où se prépare le mariage.

Scène de manipulation à découvert. Oreste résiste par le droit, l’honneur, le refus de l’assassinat ; Hermione balaie tout et menace d’aller frapper elle-même. Le vers « S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain » dit ce que cette vengeance a d’instable. Il faut que le refus d’Oreste soit réel et argumenté, sinon le basculement final ne coûte rien et le crime perd son poids.

38 répliques en alexandrins, presque équitablement partagées, avec un enchaînement très serré au moment où l’ordre est donné. La difficulté de mémorisation vient de ces relances brèves plutôt que des tirades. Duo mixte très demandé en audition et en concours, et passage courant à l’oral de français.

Chapitre : Acte IV

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

ORESTE

Mais il entre. Ah, madame ! est-il vrai qu’une fois Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ? Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ? Avez-vous en effet souhaité ma présence ?

ORESTE

Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés, Veulent…

HERMIONE

Veulent… Je veux savoir, seigneur, si vous m’aimez.

ORESTE

Si je vous aime ! ô dieux ! Mes serments, mes parjures, Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures, Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés ; Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?

HERMIONE

Vengez-moi, je crois tout.

ORESTE

Vengez-moi, je crois tout. Eh bien ! allons, madame : Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ; Prenons, en signalant mon bras et votre nom, Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon ;

ORESTE

De Troie en ce pays réveillons les misères ; Et qu’on parle de nous ainsi que de nos pères. Partons, je suis tout prêt.

HERMIONE

Partons, je suis tout prêt. Non, seigneur, demeurons ; Je ne veux point si loin porter de tels affronts. Quoi ! de mes ennemis couronnant l’insolence, J’irais attendre ailleurs une lente vengeance ?

HERMIONE

Et je m’en remettrais au destin des combats, Qui peut-être à la fin ne me vengerait pas ? Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure. Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.

HERMIONE

Tous vos retardements sont pour moi des refus. Courez au temple. Il faut immoler…

ORESTE

Courez au temple. Il faut immoler… Qui ?

HERMIONE

Courez au temple. Il faut immoler… Qui ? Pyrrhus.

ORESTE

Pyrrhus, madame !

HERMIONE

Pyrrhus, Madame ! Eh quoi ! votre haine chancelle ? Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle. N’alléguez point des droits que je veux oublier ; Et ce n’est pas à vous à le justifier.

ORESTE

Moi, je l’excuserais ! Ah ! vos bontés, madame, Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme. Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins. Soyons ses ennemis, et non ses assassins ;

ORESTE

Faisons de sa ruine une juste conquête. Quoi ! pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ? Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État, Que pour m’en acquitter par un assassinat ?

ORESTE

Souffrez, au nom des dieux, que la Grèce s’explique, Et qu’il meure chargé de la haine publique. Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…

HERMIONE

Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ? Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée Demande une victime à moi seule adressée ; Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ; Que je le hais ;

HERMIONE

enfin, seigneur, que je l’aimai ? Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avait su plaire, Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père, N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.

HERMIONE

Malgré mes vœux, seigneur, honteusement déçus, Malgré la juste horreur que son crime me donne, Tant qu’il vivra, craignez que je ne lui pardonne.

HERMIONE

Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain : S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.

ORESTE

Eh bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ; Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ? Comment puis-je sitôt servir votre courroux ? Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?

ORESTE

À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire, Vous voulez par mes mains renverser un empire ; Vous voulez qu’un roi meure ; et pour son châtiment Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment ;

ORESTE

Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime. Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime, Je ne m’en défends plus ;

ORESTE

et je ne veux qu’aller Reconnaître la place où je dois l’immoler : Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.

HERMIONE

Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque ; Dans le temple déjà le trône est élevé, Ma honte est confirmée, et son crime achevé. Enfin qu’attendez-vous ?

HERMIONE

Il vous offre sa tête : Sans gardes, sans défense, il marche à cette fête ; Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ; Il s’abandonne au bras qui me voudra venger. Voulez-vous malgré lui prendre soin de sa vie ?

HERMIONE

Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ; Soulevez vos amis ; tous les miens sont à vous : Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous. Mais quoi !

HERMIONE

déjà leur haine est égale à la mienne : Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne. Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper, Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper. Conduisez ou suivez une fureur si belle ;

HERMIONE

Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ; Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.

ORESTE

Mais, madame, songez…

HERMIONE

Mais, madame, songez… Ah ! c’en est trop, seigneur. Tant de raisonnements offensent ma colère. J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire, Rendre Oreste content ;

HERMIONE

mais enfin je vois bien Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien. Partez : allez ailleurs vanter votre constance, Et me laissez ici le soin de ma vengeance. De mes lâches bontés mon courage est confus ;

HERMIONE

Et c’est trop en un jour essuyer de refus. Je m’en vais seule au temple où leur hymen s’apprête, Où vous n’osez aller mériter ma conquête : Là, de mon ennemi je saurai m’approcher ;

HERMIONE

Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ; Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées, Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;

HERMIONE

Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux De mourir avec lui que de vivre avec vous.

ORESTE

Non, je vous priverai de ce plaisir funeste, Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste. Vos ennemis par moi vont vous être immolés, Et vous reconnaîtrez mes soins, si vous voulez.

HERMIONE

Allez. De votre sort laissez-moi la conduite, Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.

Toutes les scènes