Scène

Acte I, Scène IV

Par Jean Racine

Andromaque traverse le palais pour aller voir son fils, seul moment de la journée qui lui soit accordé. Pyrrhus l’arrête : les Grecs réclament l’enfant, lui seul peut le sauver, et il pose son prix — un regard, un cœur, la fin de ses refus.

La scène est un marchandage déguisé en déclaration. Pyrrhus passe de l’offre de protection à la menace en quelques vers ; Andromaque refuse sans jamais insulter le maître dont dépend la vie de son fils. La difficulté est là : elle ne peut ni céder ni rompre, il ne peut ni contraindre ni renoncer. Jouée à plat comme une scène d’amour contrarié, elle perd son enjeu de vie ou de mort.

41 répliques en alexandrins, pour deux comédiens. Les échanges alternent tirades et vers partagés, ce qui demande de mémoriser les enchaînements autant que le texte. Scène de duo très demandée en atelier et en concours, notamment pour les grands rôles féminins du répertoire.

Chapitre : Acte I

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PYRRHUS

Andromaque paraît. Me cherchiez-vous, madame ? Un espoir si charmant me serait-il permis ?

ANDROMAQUE

Je passais jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.

ANDROMAQUE

Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie, J’allais, seigneur, pleurer un moment avec lui : Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui !

PYRRHUS

Ah ! madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes, Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.

ANDROMAQUE

Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé, Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?

PYRRHUS

Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte : Ils redoutent son fils.

ANDROMAQUE

Ils redoutent son fils. Digne objet de leur crainte ! Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector !

PYRRHUS

Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse. Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.

ANDROMAQUE

Et vous prononcerez un arrêt si cruel ? Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ? Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ; On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.

ANDROMAQUE

Il m’aurait tenu lieu d’un père et d’un époux ; Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.

PYRRHUS

Madame, mes refus ont prévenu vos larmes. Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;

PYRRHUS

Mais, dussent-ils encore, en repassant les eaux, Demander votre fils avec mille vaisseaux, Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre, Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre, Je ne balance point, je vole à son secours, Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.

PYRRHUS

Mais, parmi ces périls où je cours pour vous plaire, Me refuserez-vous un regard moins sévère ? Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés, Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ? Je vous offre mon bras.

PYRRHUS

Puis-je espérer encore Que vous accepterez un cœur qui vous adore ? En combattant pour vous, me sera-t-il permis De ne vous point compter parmi mes ennemis ?

ANDROMAQUE

Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ? Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de faiblesse ? Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux, Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?

ANDROMAQUE

Captive, toujours triste, importune à moi-même, Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?

ANDROMAQUE

Non, non : d’un ennemi respecter la misère, Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples pour lui combattre la rigueur Sans me faire payer son salut de mon cœur, Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile ;

ANDROMAQUE

Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.

PYRRHUS

Eh quoi ! votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ? Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ? J’ai fait des malheureux, sans doute, et la Phrygie Cent fois de votre sang a vu ma main rougie ;

PYRRHUS

Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés ! Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés ! De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !

PYRRHUS

Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie : Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n’en allumai, Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes… Hélas !

PYRRHUS

fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ? Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir ;

PYRRHUS

Nos ennemis communs devraient nous réunir : Madame, dites-moi seulement que j’espère, Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ; Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;

PYRRHUS

J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d’un regard, je puis tout entreprendre : Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;

PYRRHUS

Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris, Dans ses murs relevés couronner votre fils.

ANDROMAQUE

Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère ; Je les lui promettais tant qu’a vécu son père. Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector !

ANDROMAQUE

À de moindres faveurs des malheureux prétendent, Seigneur ; c’est un exil que mes pleurs vous demandent. Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous, J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.

ANDROMAQUE

Votre amour contre nous allume trop de haine : Retournez, retournez à la fille d’Hélène.

PYRRHUS

Et le puis-je, madame ? Ah ! que vous me gênez ! Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ? Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;

PYRRHUS

Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire : Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener ; Vous, pour porter des fers, elle, pour en donner. Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?

PYRRHUS

Et ne dirait-on pas, en voyant au contraire Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés, Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ? Ah !

PYRRHUS

qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie, S’il s’échappait vers elle, y porterait de joie !

ANDROMAQUE

Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés ? Aurait-elle oublié vos services passés ? Troie, Hector, contre vous révoltent-ils son âme ? Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ? Et quel époux encore ! Ah !

ANDROMAQUE

souvenir cruel ! Sa mort seule a rendu votre père immortel : Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes ; Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.

PYRRHUS

Eh bien, madame, eh bien, il faut vous obéir : Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr. Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence ;

PYRRHUS

Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur, S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur. Je n’épargnerai rien dans ma juste colère : Le fils me répondra des mépris de la mère ; La Grèce le demande ;

PYRRHUS

et je ne prétends pas Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.

ANDROMAQUE

Hélas, il mourra donc ! Il n’a pour sa défense Que les pleurs de sa mère, et que son innocence… Et peut-être après tout, en l’état où je suis, Sa mort avancera la fin de mes ennuis.

ANDROMAQUE

Je prolongeais pour lui ma vie et ma misère ; Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père. Ainsi, tous trois, seigneur, par vos soins réunis, Nous vous…

PYRRHUS

Nous vous… Allez, madame, allez voir votre fils. Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.

PYRRHUS

Pour savoir nos destins j’irai vous retrouver : Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.

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