Scène
Acte IV, Scène V
Par Jean Racine
Pyrrhus vient annoncer lui-même à Hermione qu’il en épouse une autre. Il ne cherche pas d’excuse : il se déclare parjure, décrit son revirement sans le farder et lui offre ses injures comme un soulagement. Elle répond d’abord par l’ironie, puis par tout ce qu’elle avait tu.
C’est la grande confrontation de la pièce. Deux registres s’opposent : la franchise froide du roi, qui aggrave l’affront en le reconnaissant, et la montée d’Hermione, du sarcasme au tutoiement — « Je ne t’ai point aimé, cruel ! Qu’ai-je donc fait ? ». Le silence de Pyrrhus la pousse plus loin que ses propres mots. S’il se défend, l’édifice s’écroule : il doit rester impassible.
31 répliques en alexandrins, réparties en longues tirades alternées. Ces blocs sont exigeants mais suivent chacun un raisonnement continu, ce qui permet de les travailler par étapes. Duo mixte parmi les plus joués du répertoire, courant en audition comme en cours.
Chapitre : Acte IV
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Vous ne m’attendiez pas, madame, et je vois bien Que mon abord ici trouble votre entretien.
Je ne viens point, armé d’un indigne artifice, D’un voile d’équité couvrir mon injustice : Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ; Et je soutiendrais mal ce que je ne crois pas. J’épouse une Troyenne.
Oui, madame, et j’avoue Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
Un autre vous dirait que dans les champs troyens Nos deux pères sans nous formèrent ces liens, Et que, sans consulter ni mon choix ni le vôtre, Nous fûmes sans amour attachés l’un à l’autre ;
Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis. Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ; Loin de les révoquer, je voulus y souscrire : Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux, Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle, Je voulus m’obstiner à vous être fidèle ; Je vous reçus en reine ;
et jusques à ce jour J’ai cru que mes serments me tiendraient lieu d’amour. Mais cet amour l’emporte ;
et par un coup funeste, Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste : L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel Nous jurer malgré nous un amour immortel.
Après cela, madame, éclatez contre un traître, Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être. Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux, Il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures : Je crains votre silence, et non pas vos injures ; Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins, M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice, J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice Et que, voulant bien rompre un nœud si solennel, Vous vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse ? Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ; Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. Quoi !
sans que ni serment ni devoir vous retienne, Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ; Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ;
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ; Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ! Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi, D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur, Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ; Mais, seigneur, en un jour ce serait trop de joie ; Et sans chercher ailleurs des titres empruntés, Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
Du vieux père d’Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue, Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ; De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous : Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
Madame, je sais trop à quel excès de rage La vengeance d’Hélène emporta mon courage : Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ; Mais enfin je consens d’oublier le passé.
Je rends grâces au ciel que votre indifférence De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence. Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner, Devait mieux vous connaître et mieux s’examiner.
Mes remords vous faisaient une injure mortelle ; Il faut se croire aimé pour se croire infidèle. Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers : Je crains de vous trahir, peut-être je vous sers.
Nos cœurs n’étaient point faits dépendants l’un de l’autre : Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre : Rien ne vous engageait à m’aimer en effet.
Je ne t’ai point aimé, cruel ! Qu’ai-je donc fait ? J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ; Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
J’y suis encor, malgré tes infidélités, Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure ; J’attendais en secret le retour d’un parjure ;
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu, Tu me rapporterais un cœur qui m’était dû. Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m’annoncer le trépas, Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
Mais, seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire, Achevez votre hymen, j’y consens ; mais du moins Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être. Différez-le d’un jour, demain vous serez maître… Vous ne répondez point ! Perfide, je le voi, Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne. Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux. Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux ;
Va lui jurer la foi que tu m’avais jurée ; Va profaner des dieux la majesté sacrée : Ces dieux, ces justes dieux n’auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ; Va, cours ; mais crains encor d’y trouver Hermione.