Scène

Acte V, Scène II

Par Jean Racine

Hermione a envoyé Cléone observer le temple et attend son rapport. La confidente décrit un Pyrrhus rayonnant qui conduit Andromaque à l’autel, une garde placée autour de l’enfant, et un Oreste entré avec ses Grecs sans savoir encore s’il frappera.

La scène avance par questions minutieuses : Hermione veut savoir si le roi a rougi, s’il a regardé vers le palais, s’il a détourné les yeux. Chaque réponse négative resserre la décision d’un cran. Elle finit par conclure qu’elle ira elle-même et que sa mort en entraînera une autre. Le récit de Cléone doit rester factuel : c’est ce refus de commenter qui rend les questions insupportables.

22 répliques en alexandrins, pour deux comédiennes, avec un long récit central. La partie de Cléone se mémorise comme une narration suivie ; celle d’Hermione, faite de questions brèves accumulées, demande plus de rigueur. Scène utile en cours pour l’écoute et la conduite du récit.

Chapitre : Acte V

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HERMIONE

Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ? Que fait Pyrrhus ?

CLÉONE

Que fait Pyrrhus ? Il est au comble de ses vœux, Le plus fier des mortels, et le plus amoureux. Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête, Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;

CLÉONE

Et d’un œil où brillaient sa joie et son espoir, S’enivrer en marchant du plaisir de la voir. Andromaque, au travers de mille cris de joie, Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie ;

CLÉONE

Incapable toujours d’aimer et de haïr, Sans joie et sans murmure elle semble obéir.

HERMIONE

Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ? Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ? Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ? N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?

HERMIONE

Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ? L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ? Son trouble avouait-il son infidélité ? A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?

CLÉONE

Madame, il ne voit rien : son salut et sa gloire Semblent être avec vous sortis de sa mémoire. Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets, Il poursuit seulement ses amoureux projets.

CLÉONE

Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde, Et croit que c’est lui seul que le péril regarde. Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès Dans un fort éloigné du temple et du palais.

CLÉONE

Voilà dans ses transports le seul soin qui lui reste.

HERMIONE

Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?

CLÉONE

Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.

HERMIONE

Eh bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?

CLÉONE

Je ne sais.

HERMIONE

Je ne sais. Tu ne sais ! Quoi donc ! Oreste encore, Oreste me trahit ?

CLÉONE

Oreste me trahit ? Oreste vous adore ; Mais de mille remords son esprit combattu Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu. Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ; Il respecte en Pyrrhus Achille et Pyrrhus même ;

CLÉONE

Il craint les Grecs, il craint l’univers en courroux ; Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous. Il voudrait en vainqueur vous apporter sa tête : Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.

CLÉONE

Enfin il est entré, sans savoir dans son cœur S’il en devait sortir coupable ou spectateur.

HERMIONE

Non, non, il les verra triompher sans obstacle ; Il se gardera bien de troubler ce spectacle. Je sais de quels remords son courage est atteint : Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint. Quoi !

HERMIONE

sans qu’elle employât une seule prière, Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ; Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats, Virent périr vingt rois qu’ils ne connaissaient pas ;

HERMIONE

Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure, Et je charge un amant du soin de mon injure ; Il peut me conquérir à ce prix, sans danger ; Je me livre moi-même, et ne puis me venger !

HERMIONE

Allons : c’est à moi seule à me rendre justice. Que de cris de douleur le temple retentisse ; De leur hymen fatal troublons l’événement ; Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.

HERMIONE

Je ne choisirai point dans ce désordre extrême ; Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même. Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera : Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.

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