Scène
Acte III, Scène II
Par Molière
Scapin exécute la vengeance qu’il s’est réservée. Il persuade Géronte que le frère de la jeune femme épousée par Octave le fait chercher partout avec des hommes d’épée, que sa maison est surveillée, puis lui propose de se cacher dans un sac pour être porté chez lui sans risque.
Le valet joue alors seul tous les poursuivants, change de voix et de côté, et frappe le sac entre deux répliques en feignant de recevoir les coups. Le morceau demande une virtuosité solitaire : chaque personnage inventé doit être identifiable dès le premier mot, et les coups doivent tomber sur la parole, jamais après. Géronte, invisible, ne dispose que de sa voix et du sac pour exister.
59 répliques en prose, mais le texte y est bien plus abondant que ce chiffre ne le laisse croire. Ce qu’il faut retenir est inhabituel : des enchaînements de voix, souvent des ordres brefs sans lien logique, qui ne tiennent que par le tempo. Scène d’audition classique, à ne pas aborder sans travail physique préalable.
Chapitre : Acte III
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Hé bien ! Scapin, comment va l’affaire de mon fils ?
Votre fils, Monsieur, est en lieu de sûreté ; mais vous courez maintenant, vous, le péril le plus grand du monde, et je voudrois, pour beaucoup, que vous fussiez dans votre logis.
Comment donc ?
À l’heure que je parle, on vous cherche de toutes parts pour vous tuer.
Et qui ?
Le frère de cette personne qu’Octave a épousée. Il croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille à la place que tient sa sœur est ce qui pousse le plus fort à faire rompre leur mariage ;
et, dans cette pensée, il a résolu hautement de décharger son désespoir sur vous, et de vous ôter la vie pour venger son honneur.
Tous ses amis, gens d’épée comme lui, vous cherchent de tous les côtés, et demandent de vos nouvelles.
J’ai vu même, deçà et delà, des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu’ils trouvent, et occupent par pelotons toutes les avenues de votre maison : de sorte que vous ne sauriez aller chez vous, vous ne sauriez faire un pas, ni à droit, ni à gauche, que vous ne tombiez dans leurs mains.
Que ferai-je, mon pauvre Scapin ?
Je ne sais pas, monsieur ; et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu’à la tête, et… Attendez. ((Scapin fait semblant d’aller voir au fond du théâtre s’il n’y a personne.))
Non, non, non, ce n’est rien.
Ne saurois-tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine ?
J’en imagine bien un ; mais je courrois risque moi, de me faire assommer.
Hé ! Scapin, montre-toi serviteur zélé. Ne m’abandonne pas, je te prie.
Je le veux bien. J’ai une tendresse pour vous qui ne sauroit souffrir que je vous laisse sans secours.
Tu en seras récompensé, je t’assure ; et je te promets cet habit-ci quand je l’aurai un peu usé.
Attendez. Voici une affaire que je me suis trouvée fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac et que…
Non, non, non, non, ce n’est personne. Il faut, dis-je, que vous vous mettiez là dedans, et que vous gardiez de remuer en aucune façon.
Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où, quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.
L’invention est bonne.
La meilleure du monde. Vous allez voir. (À part.) Tu me payeras l’imposture.
Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez-vous bien jusqu’au fond ; et surtout prenez garde de ne vous point montrer et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver.
Laisse-moi faire. Je saurai me tenir…
Cachez-vous ; voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) « Quoi ! jé n’aurai pas l’abantage dé tuer cé Géronte, et quelqu’un, par charité, né m’enseignera pas où il est !
» (À Géronte avec sa voix ordinaire.) Ne branlez pas. « Cadédis, jé lé trouberai, sé cachât-il au centre dé la terre. » (À Géronte avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas.
(Tout le langage gascon est supposé de celui qu’il contrefait, et le reste de lui.) « Oh ! l’homme au sac. » Monsieur. « Jé té vaille un louis, et m’enseigne où put être Géronte. » Vous cherchez le seigneur Géronte ?
« Oui, mordi, jé lé cherche. » Et pour quelle affaire, monsieur ? « Pour quelle affaire ? » Oui. « Jé beux, cadédis, lé faire mourir sous les coups dé vaton. » Oh !
monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n’est pas un homme à être traité de la sorte. « Qui ? cé fat dé Géronte, cé maraud, cé vélître ?
» Le seigneur Géronte, monsieur, n’est ni fat, ni maraud, ni belître ; et vous devriez, s’il vous plaît, parler d’autre façon. « Comment, tu mé traites, à moi, avec cette hautur ?
» Je défends, comme je dois, un homme d’honneur qu’on offense. « Est-ce que tu es des amis dé cé Géronte ? » Oui, monsieur, j’en suis. « Ah ! cadédis, tu es de ses amis, à la vonne hure.
» (Donnant plusieurs coups de bâton sur le sac.) « Tiens boilà cé que jé té vaille pour lui. » Ah, ah, ah, ah, monsieur. Ah, ah, monsieur, tout beau. Ah, doucement. Ah, ah, ah. « Va, porte-lui cela de ma part. Adiusias.
» Ah ! diable soit le Gascon ! Ah !
Ah ! Scapin, je n’en puis plus !
Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable.
Comment ! c’est sur les miennes qu’il a frappé.
Nenni, Monsieur, c’étoit sur mon dos qu’il frappoit.
Que veux-tu dire ? J’ai bien senti les coups, et les sens bien encore.
Non, vous dis-je, ce n’est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules.
Tu devois donc te retirer un peu plus loin, pour m’épargner…
Prenez garde. En voici un autre qui a la mine d’un étranger. (Cet endroit est le même que celui du Gascon, pour le changement de langage, et le jeu de théâtre.)
« Parti, moi courir comme une Basque, et moi ne pouvre point troufair de tout le jour sti diable de Gironte. » Cachez-vous bien.
« Dites-moi un peu, fous, montsir l’homme, s’il ve plaît, fous, safoir point où l’est sti Gironte que moi cherchair ? » Non, monsieur, je ne sais point où est Géronte. « Dites-moi-le vous frenchemente ;
moi li fouloir pas grande chose à lui. L’est seulemente pour li donnair un petite régale sur le dos d’un douzaine de coups de bâtonne, et de trois ou quatre petites coups d’épée au trafers de son poitrine.
» Je vous assure, monsieur, que je ne sais pas où il est. « Il me semble que j’y foi remuair quelque chose dans sti sac. » Pardonnez-moi, monsieur. « Li est assurément quelque histoire là-tetans.
» Point du tout, monsieur. « Moi l’avoir enfie de tonner ain coup d’épée dans sti sac. » Ah ! monsieur, gardez-vous-en bien. « Montre-le-moi un peu, fous, ce que c’être là. » Tout beau, monsieur. « Quement, tout beau !
» Vous n’avez que faire de vouloir voir ce que je porte. « Et moi, je le fouloir foir, moi. » Vous ne le verrez point. « Ah que de badinemente. » Ce sont hardes qui m’appartiennent. « Montre-moi, fous, te dis-je.
» Je n’en ferai rien. « Toi ne faire rien ? » Non. « Moi pailler de ste bâtonne dessus les épaules de toi. » Je me moque de cela. « Ah ! toi faire le trôle ! » Ahi, ahi, ahi ! Ah ! monsieur, ah, ah, ah, ah.
« Jusqu’au refoir : l’être là un petit leçon pour li apprendre à toi à parler insolentemente. » Ah ! peste soit du baragouineux ! Ah.
Ah ! je suis roué.
Ah ! je suis mort.
Pourquoi diantre faut-il qu’ils frappent sur mon dos ?
Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Contrefaisant plusieurs personnes ensemble.) « Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N’épargnons point nos pas. Courons toute la ville.
N’oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons-nous ? Tournons par là. Non, par ici. À gauche. À droit. Nenni. Si fait. » (À Géronte, avec sa voiex ordinaire.) Cachez-vous bien. « Ah !
camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître. » Hé ! messieurs, ne me maltraitez point. « Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt. » Hé !
messieurs, doucement. (Géronte met doucement la tête hors du sac, et aperçoit la fourberie de Scapin.)
« Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l’heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton. » J’aime mieux souffrir toute chose que de vous découvrir mon maître. « Nous allons t’assommer.
» Faites tout ce qu’il vous plaira. « Tu as envie d’être battu ? » Je ne trahirai point mon maître. « Ah ! tu veux en tâter ? » Oh ! ((Comme il est prêt de frapper, Géronte sort du sac, et Scapin s’enfuit.))
Ah ! infâme ! ah ! traître ! ah ! scélérat ! C’est ainsi que tu m’assassines ?