Scène

Acte II, Scène V

Par Molière

Léandre a appris que Scapin l’avait desservi auprès de son père. Il arrive l’épée à la main pour lui arracher un aveu. Octave, qui vient tout juste de remercier Scapin de ses services, s’interpose. Scapin, croyant qu’on lui parle d’autre chose, avoue tout ce qu’on ne lui demande pas.

Trois aveux en cascade — le vin d’Espagne bu en douce, la montre gardée, le loup-garou des nuits passées — chacun accueilli d’un « ce n’est pas cela ». Le ressort est l’écart entre ce que Léandre veut entendre et ce que Scapin croit devoir lâcher pour sauver sa peau. Léandre doit tenir la même colère du début à la fin ; dès qu’il s’amuse, la surprise des aveux tombe.

60 répliques en prose, trois rôles, mais l’échange est presque entièrement à deux. La structure répétitive soutient la mémoire tout en la piégeant : les trois relances de Léandre sont proches et s’intervertissent sans qu’on s’en aperçoive. Scène fréquente en audition et en concours.

Chapitre : Acte II

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

OCTAVE

Mon cher Scapin, que ne dois-je point à tes soins ! Que tu es un homme admirable ! et que le ciel m’est favorable de t’envoyer à mon secours !

LÉANDRE

Ah ! ah ! vous voilà ! Je suis ravi de vous trouver, monsieur le coquin.

SCAPIN

Monsieur, votre serviteur. C’est trop d’honneur que vous me faites.

LÉANDRE

Vous faites le méchant plaisant… Ah ! je vous apprendrai…

SCAPIN

Monsieur !

OCTAVE

Ah ! Léandre.

LÉANDRE

Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie.

SCAPIN

Hé ! Monsieur !

OCTAVE

De grâce !

LÉANDRE

Laissez-moi contenter mon ressentiment.

OCTAVE

Au nom de l’amitié, Léandre, ne le maltraitez point.

SCAPIN

Monsieur, que vous ai-je fait ?

LÉANDRE

Ce que tu m’as fait, traître !

OCTAVE

Hé ! doucement.

LÉANDRE

Non, Octave, je veux qu’il me confesse lui-même, tout à l’heure, la perfidie qu’il m’a faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m’as joué ;

LÉANDRE

on vient de me l’apprendre, et tu ne croyais pas peut-être que l’on me dût révéler ce secret ; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers du corps.

SCAPIN

Ah ! Monsieur, auriez-vous bien ce cœur-là ?

LÉANDRE

Parle donc.

SCAPIN

Je vous ai fait quelque chose, Monsieur ?

LÉANDRE

Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c’est.

SCAPIN

Je vous assure que je l’ignore.

LÉANDRE

Tu l’ignores !

OCTAVE

Léandre !

SCAPIN

Hé bien !

SCAPIN

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j’ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d’Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours, et que c’est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l’eau autour, pour faire croire que le vin s’était échappé.

LÉANDRE

C’est toi, pendard, qui m’as bu mon vin d’Espagne, et qui as été cause que j’ai tant querellé la servante, croyant que c’était elle qui m’avait fait le tour ?

SCAPIN

Oui, Monsieur ; je vous en demande pardon.

LÉANDRE

Je suis bien aise d’apprendre cela. Mais ce n’est pas l’affaire dont il est question maintenant.

SCAPIN

Ce n’est pas cela, Monsieur ?

LÉANDRE

Non : c’est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me la dises.

SCAPIN

Monsieur, je ne me souviens pas d’avoir fait autre chose.

LÉANDRE

Tu ne veux pas parler ?

OCTAVE

Tout doux !

SCAPIN

Oui, Monsieur ; il est vrai qu’il y a trois semaines que vous m’envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez.

SCAPIN

Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j’avais trouvé des voleurs qui m’avoient bien battu, et m’avoient dérobé la montre.

SCAPIN

C’étoit moi, Monsieur, qui l’avois retenue.

LÉANDRE

C’est toi qui as retenu ma montre ?

SCAPIN

Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est.

LÉANDRE

Ah ! ah ! j’apprends ici de jolies choses, et j’ai un serviteur fort fidèle, vraiment ! Mais ce n’est pas encore cela que je demande.

SCAPIN

Ce n’est pas cela ?

LÉANDRE

Non, infâme ; c’est autre chose encore que je veux que tu me confesses.

SCAPIN

Peste !

LÉANDRE

Parle vite, j’ai hâte.

SCAPIN

Monsieur, voilà tout ce que j’ai fait.

LÉANDRE

Voilà tout ?

SCAPIN

Hé bien ! oui, monsieur. Vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.

LÉANDRE

Hé bien !

SCAPIN

C’étoit moi, Monsieur, qui faisois le loup-garou.

LÉANDRE

C’étoit toi, traître, qui faisois le loup-garou ?

SCAPIN

Oui, monsieur ; seulement pour vous faire peur, et vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits comme vous aviez de coutume.

LÉANDRE

Je saurai me souvenir, en temps et lieu, de tout ce que je viens d’apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à mon père.

SCAPIN

À votre père ?

LÉANDRE

Oui, fripon, à mon père.

SCAPIN

Je ne l’ai pas seulement vu depuis son retour.

LÉANDRE

Tu ne l’as pas vu ?

SCAPIN

Non, Monsieur.

LÉANDRE

Assurément ?

SCAPIN

Assurément. C’est une chose que je vais vous faire dire par lui-même.

LÉANDRE

C’est de sa bouche que je le tiens pourtant.

SCAPIN

Avec votre permission, il n’a pas dit la vérité.

Toutes les scènes