Scène

Acte III, Scène I

Par Molière

Ouverture du troisième acte. Sur l’ordre de leurs amants, Sylvestre et Scapin ont réuni Hyacinte et Zerbinette, qui ne se connaissaient pas. Les deux jeunes femmes comparent leur situation : l’une mariée en secret et menacée d’un autre parti, l’autre achetée à une bande d’Égyptiens et sans famille connue.

Le registre change. C’est le seul vrai temps de parole des deux rôles féminins, et il pose ce que la comédie devra résoudre : la puissance paternelle, la naissance inconnue de Zerbinette. Puis Scapin ramène la pièce à l’intrigue, écarte les mises en garde de Sylvestre sur les coups de bâton à venir, et sort pour sa vengeance. L’écueil est de traiter la première moitié comme un temps mort avant le retour du valet.

36 répliques en prose, quatre personnages. Les répliques de Zerbinette sont amples et argumentées, nettement moins faciles à fixer que le dialogue serré des scènes de valets. Convient à un travail de groupe ou à un extrait de cours sur les figures féminines de Molière.

Chapitre : Acte III

SYLVESTRE

Oui, vos amants ont arrêté entre eux que vous fussiez ensemble ; et nous nous acquittons de l’ordre qu’ils nous ont donné.

HYACINTE

Un tel ordre n’a rien qui ne me soit fort agréable. Je reçois avec joie une compagne de la sorte ; et il ne tiendra pas à moi que l’amitié qui est entre les personnes que nous aimons ne se répande entre nous deux.

ZERBINETTE

J’accepte la proposition, et ne suis point personne à reculer, lorsqu’on m’attaque d’amitié.

SCAPIN

Et lorsque c’est d’amour qu’on vous attaque ?

ZERBINETTE

Pour l’amour, c’est une autre chose ; on y court un peu plus de risque, et je n’y suis pas si hardie.

SCAPIN

Vous l’êtes, que je crois, contre mon maître maintenant ; et ce qu’il vient de faire pour vous doit vous donner du cœur pour répondre comme il faut à sa passion.

ZERBINETTE

Je ne m’y fie encore que de la bonne sorte ; et ce n’est pas assez pour m’assurer entièrement, que ce qu’il vient de faire. J’ai l’humeur enjouée, et sans cesse je ris ;

ZERBINETTE

mais, tout en riant, je suis sérieuse sur de certains chapitres ; et ton maître s’abusera, s’il croit qu’il lui suffise de m’avoir achetée, pour me voir toute à lui. Il doit lui en coûter autre chose que de l’argent ;

ZERBINETTE

et, pour répondre à son amour de la manière qu’il souhaite, il me faut un don de sa foi, qui soit assaisonné de certaines cérémonies qu’on trouve nécessaires.

SCAPIN

C’est là aussi comme il l’entend. Il ne prétend à vous qu’en tout bien et en tout honneur ; et je n’aurois pas été homme à me mêler de cette affaire, s’il avait une autre pensée.

ZERBINETTE

C’est ce que je veux croire, puisque vous me le dites ; mais, du côté du père, j’y prévois des empêchements.

SCAPIN

Nous trouverons moyen d’accommoder les choses.

HYACINTE

La ressemblance de nos destins doit contribuer encore à faire naître notre amitié ; et nous nous voyons toutes deux dans les mêmes alarmes, toutes deux exposées à la même infortune.

ZERBINETTE

Vous avez cet avantage au moins, que vous savez de qui vous êtes née, et que l’appui de vos parents, que vous pouvez faire connoître, est capable d’ajuster tout, peut assurer votre bonheur, et faire donner un consentement au mariage qu’on trouve fait.

ZERBINETTE

Mais, pour moi, je ne rencontre aucun secours dans ce que je puis être ; et l’on me voit dans un état qui n’adoucira pas les volontés d’un père qui ne regarde que le bien.

HYACINTE

Mais aussi avez-vous cet avantage, que l’on ne tente point, par un autre parti, celui que vous aimez.

ZERBINETTE

Le changement du cœur d’un amant n’est pas ce qu’on peut le plus craindre. On se peut naturellement croire assez de mérite pour garder sa conquête ;

ZERBINETTE

et ce que je vois de plus redoutable dans ces sortes d’affaires, c’est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien.

HYACINTE

Hélas ! pourquoi faut-il que de justes inclinations se trouvent traversées ? La douce chose que d’aimer, lorsque l’on ne voit point d’obstacle à ces aimables chaînes dont deux cœurs se lient ensemble !

SCAPIN

Vous vous moquez ! la tranquillité en amour est un calme désagréable. Un bonheur tout uni nous devient ennuyeux ; il faut du haut et du bas dans la vie ;

SCAPIN

et les difficultés qui se mêlent aux choses réveillent les ardeurs, augmentent les plaisirs.

ZERBINETTE

Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit, qu’on m’a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t’es avisé pour tirer de l’argent de ton vieillard avare.

ZERBINETTE

Tu sais qu’on ne perd point sa peine lorsqu’on me fait un conte, et que je le paye assez bien par la joie qu’on m’y voit prendre.

SCAPIN

Voilà Sylvestre, qui s’en acquittera aussi bien que moi. J’ai dans la tête certaine petite vengeance dont je vais goûter le plaisir.

SYLVESTRE

Pourquoi, de gaieté de cœur, veux-tu chercher à t’attirer de méchantes affaires ?

SCAPIN

Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses.

SYLVESTRE

Je te l’ai déjà dit, tu quitterois le dessein que tu as, si tu m’en voulois croire.

SCAPIN

Oui ; mais c’est moi que j’en croirai.

SYLVESTRE

À quoi diable te vas-tu amuser ?

SCAPIN

De quoi diable te mets-tu en peine ?

SYLVESTRE

C’est que je vois que, sans nécessité, tu vas courir risque de t’attirer une venue de coups de bâton.

SCAPIN

Hé bien ! c’est aux dépens de mon dos, et non pas du tien.

SYLVESTRE

Il est vrai que tu es maître de tes épaules, et tu en disposeras comme il te plaira.

SCAPIN

Ces sortes de périls ne m’ont jamais arrêté ; et je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre.

ZERBINETTE

Nous aurons besoin de tes soins.

SCAPIN

Allez. Je vous irai bientôt rejoindre. Il ne sera pas dit qu’impunément on m’ait mis en état de me trahir moi-même, et de découvrir des secrets qu’il étoit bon qu’on ne sût pas.

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