Scène

Acte I, Scène VI

Par Molière

Argante rentre de voyage et vient d’apprendre le mariage clandestin de son fils. Il entre seul, ruminant à voix haute ; Scapin et Sylvestre l’écoutent d’abord à l’écart avant de l’aborder. Scapin prend sur lui de plaider la cause d’Octave.

C’est un travail de sape : laisser passer l’orage, minimiser l’affaire, plaider la contrainte, puis faire entendre qu’un procès coûterait plus cher qu’un arrangement. Argante ne cède pas encore, mais il sort ébranlé, et Scapin sait désormais où appuyer. Ce qui met la scène à plat, c’est un Argante uniformément furieux : sa colère doit changer de nature au fil des arguments, sinon la longueur écrase tout.

106 répliques en prose, la plus étendue de l’acte ; Sylvestre n’intervient que ponctuellement. La difficulté tient à l’endurance et à l’enchaînement des arguments, qui se suivent par association plutôt que par logique. À réserver à un travail de fond en atelier ou en cours, pas à une audition.

Chapitre : Acte I

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

ARGANTE

A-t-on jamais ouï parler d’une action pareille à celle-là ?

SCAPIN

Il a déjà appris l’affaire, et elle lui tient si fort en tête que, tout seul, il en parle haut.

ARGANTE

Voilà une témérité bien grande !

SCAPIN

Écoutons-le un peu.

ARGANTE

Je voudrais bien savoir ce qu’ils me pourront dire sur ce beau mariage.

SCAPIN

Nous y avons songé.

ARGANTE

Tâcheront-ils de me nier la chose ?

SCAPIN

Non, nous n’y pensons pas.

ARGANTE

Ou s’ils entreprendront de l’excuser ?

SCAPIN

Celui-là se pourra faire.

ARGANTE

Prétendront-ils m’amuser par des contes en l’air ?

SCAPIN

Peut-être.

ARGANTE

Tous leurs discours seront inutiles.

SCAPIN

Nous allons voir.

ARGANTE

Ils ne m’en donneront point à garder.

SCAPIN

Ne jurons de rien.

ARGANTE

Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sûreté.

SCAPIN

Nous y pourvoirons.

ARGANTE

Et pour le coquin de Sylvestre, je le rouerai de coups.

SYLVESTRE

J’étois bien étonné s’il m’oublioit.

ARGANTE

Ah ! ah ! vous voilà donc, sage gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens !

SCAPIN

Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour.

ARGANTE

Bonjour, Scapin. (À Sylvestre.) Vous avez suivi mes ordres vraiment d’une belle manière ! et mon fils s’est comporté fort sagement pendant mon absence !

SCAPIN

Vous vous portez bien, à ce que je vois ?

ARGANTE

Assez bien. (À Sylvestre.) Tu ne dis mot, coquin, tu ne dis mot !

SCAPIN

Votre voyage a-t-il été bon ?

ARGANTE

Mon Dieu, fort bon ! Laisse-moi un peu quereller en repos.

SCAPIN

Vous voulez quereller ?

ARGANTE

Oui, je veux quereller.

SCAPIN

Hé ! qui, Monsieur ?

ARGANTE

Ce maraud-là.

SCAPIN

Pourquoi ?

ARGANTE

Tu n’as pas ouï parler de ce qui s’est passé dans mon absence ?

SCAPIN

J’ai bien ouï parler de quelque petite chose.

ARGANTE

Comment quelque petite chose ! Une action de cette nature !

SCAPIN

Vous avez quelque raison.

ARGANTE

Une hardiesse pareille à celle-là !

SCAPIN

Cela est vrai.

ARGANTE

Un fils qui se marie sans le consentement de son père !

SCAPIN

Oui, il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serois d’avis que vous ne fissiez point de bruit.

ARGANTE

Je ne suis pas de cet avis, moi ; et je veux faire du bruit tout mon soûl. Quoi ! tu ne trouves pas que j’aie tous les sujets du monde d’être en colère ?

SCAPIN

Si fait, j’y ai d’abord été, moi, lorsque j’ai su la chose ; et je me suis intéressé pour vous, jusqu’à quereller votre fils.

SCAPIN

Demandez-lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites, et comme je l’ai chapitré sur le peu de respect qu’il gardoit à un père dont il devoit baiser les pas.

SCAPIN

On ne peut pas lui mieux parler, quand ce seroit vous-même. Mais quoi ! je me suis rendu à la raison, et j’ai considéré que, dans le fond, il n’a pas tant de tort qu’on pourrait croire.

ARGANTE

Que me viens-tu conter ? Il n’a pas tant de tort de s’aller marier de but en blanc avec une inconnue ?

SCAPIN

Que voulez-vous ? Il y a été poussé par sa destinée.

ARGANTE

Ah ! ah ! Voici une raison la plus belle du monde. On n’a plus qu’à commettre tous les crimes imaginables, tromper, voler, assassiner, et dire, pour excuse, qu’on y a été poussé par sa destinée.

SCAPIN

Mon Dieu ! vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu’il s’est trouvé fatalement engagé dans cette affaire.

ARGANTE

Et pourquoi s’y engageait-il ?

SCAPIN

Voulez-vous qu’il soit aussi sage que vous ?

SCAPIN

Les jeunes gens sont jeunes, et n’ont pas toute la prudence qu’il leur faudroit pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre, qui malgré toutes mes leçons, malgré toutes mes remontrances, est allé faire, de son côté, pis encore que votre fils.

SCAPIN

Je voudrois bien savoir si vous-même n’avez pas été jeune, et n’avez pas, dans votre temps, fait des fredaines comme les autres.

SCAPIN

J’ai ouï dire, moi, que vous avez été autrefois un compagnon parmi les femmes, que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là, et que vous n’en approchiez point que vous ne poussassiez à bout.

ARGANTE

Cela est vrai, j’en demeure d’accord ; mais je m’en suis toujours tenu à la galanterie, et je n’ai point été jusqu’à faire ce qu’il a fait.

SCAPIN

Que vouliez-vous qu’il fît ? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien (car il tient de vous, d’être aimé de toutes les femmes) ;

SCAPIN

il la trouve charmante, il lui rend des visites, lui conte des douceurs, soupire galamment, fait le passionné. Elle se rend à sa poursuite ; il pousse sa fortune.

SCAPIN

Le voilà surpris avec elle par ses parents, qui, la force à la main, le contraignent de l’épouser.

SYLVESTRE

L’habile fourbe que voilà !

SCAPIN

Eussiez-vous voulu qu’il se fût laissé tuer ? Il vaut mieux encore être marié qu’être mort.

ARGANTE

On ne m’a pas dit que l’affaire se soit ainsi passée.

SCAPIN

Demandez-lui plutôt : Il ne vous dira pas le contraire.

ARGANTE

C’est par force qu’il a été marié ?

SYLVESTRE

Oui, Monsieur.

SCAPIN

Voudrois-je vous mentir ?

ARGANTE

Il devait donc aller tout aussitôt protester de violence chez un notaire.

SCAPIN

C’est ce qu’il n’a pas voulu faire.

ARGANTE

Cela m’aurait donné plus de facilité à rompre ce mariage.

SCAPIN

Rompre ce mariage ?

SCAPIN

Vous ne le romprez point.

ARGANTE

Je ne le romprai point ?

ARGANTE

Quoi ! je n’aurai pas pour moi les droits de père, et la raison de la violence qu’on a faite à mon fils ?

SCAPIN

C’est une chose dont il ne demeurera pas d’accord.

ARGANTE

Il n’en demeurera pas d’accord ?

ARGANTE

Mon fils ?

SCAPIN

Votre fils. Voulez-vous qu’il confesse qu’il ait été capable de crainte, et que ce soit par force qu’on lui ait fait faire les choses ? Il n’a garde d’aller avouer cela ;

SCAPIN

ce seroit se faire tort, et se montrer indigne d’un père comme vous.

ARGANTE

Je me moque de cela.

SCAPIN

Il faut, pour son honneur et pour le vôtre, qu’il dise dans le monde que c’est de bon gré qu’il l’a épousée.

ARGANTE

Et je veux moi, pour mon honneur et pour le sien, qu’il dise le contraire.

SCAPIN

Non, je suis sûr qu’il ne le fera pas.

ARGANTE

Je l’y forcerai bien.

SCAPIN

Il ne le fera pas, vous dis-je.

ARGANTE

Il le fera, ou je le déshériterai.

SCAPIN

Vous ?

ARGANTE

Comment, bon ?

SCAPIN

Vous ne le déshériterez point.

ARGANTE

Je ne le déshériterai point ?

ARGANTE

Ouais ! Voici qui est plaisant ! Je ne déshériterai pas mon fils.

SCAPIN

Non, vous dis-je.

ARGANTE

Qui m’en empêchera ?

SCAPIN

Vous-même.

SCAPIN

Oui. Vous n’aurez pas ce cœur-là.

ARGANTE

Je l’aurai.

SCAPIN

Vous vous moquez.

ARGANTE

Je ne me moque point.

SCAPIN

La tendresse paternelle fera son office.

ARGANTE

Elle ne fera rien.

SCAPIN

Oui, oui.

ARGANTE

Je vous dis que cela sera.

SCAPIN

Bagatelles.

ARGANTE

Il ne faut point dire, Bagatelles.

SCAPIN

Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement.

ARGANTE

Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. Finissons ce discours qui m’échauffe la bile. (À Sylvestre.) Va-t’en, pendard ;

ARGANTE

va-t’en me chercher mon fripon, tandis que j’irai rejoindre le seigneur Géronte, pour lui conter ma disgrâce.

SCAPIN

Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose, vous n’avez qu’à me commander.

ARGANTE

Je vous remercie. (À part) Ah ! pourquoi faut-il qu’il soit fils unique ! et que n’ai-je à cette heure la fille que le ciel m’a ôtée, pour la faire mon héritière !

Toutes les scènes