Scène

Acte V, Scène VII

Par Jean Racine

Dernière scène. Titus fait venir Antiochus pour le prendre à témoin de sa faiblesse. Le prince révèle alors à l’empereur ce qu’il lui avait toujours tu : il aime Bérénice, il l’a toujours aimée, et il ne compte pas y survivre. La reine les arrête tous deux, se déclare à Titus, lui ordonne de régner, demande à Antiochus de vivre, et sort.

Un dénouement sans mort ni sang. Chacun renonce, et la difficulté est de faire entendre trois renoncements distincts : celui d’Antiochus, qui parle enfin ; celui de Titus, qui se tait ; celui de Bérénice, qui décide pour les trois. Le dernier mouvement — « je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte » — doit rester ferme. Toute inflexion élégiaque casse l’équilibre que la scène vient d’établir.

25 répliques en alexandrins, trois rôles, avec une longue déclaration d’Antiochus puis la tirade finale de Bérénice. Les deux blocs s’apprennent séparément ; leur articulation, presque sans dialogue, demande un travail de plateau. Scène de présentation d’atelier ou de fin d’année ; le final de Bérénice se détache pour une audition.

Chapitre : Acte V

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TITUS

Venez, prince, venez ; je vous ai fait chercher. Soyez ici témoin de toute ma faiblesse ; Voyez si c’est aimer avec peu de tendresse. Jugez-nous.

ANTIOCHUS

Jugez-nous. Je crois tout : je vous connais tous deux. Mais connaissez vous-même un prince malheureux. Vous m’avez honoré, seigneur, de votre estime ;

ANTIOCHUS

Et moi, je puis ici vous le jurer sans crime, À vos plus chers amis j’ai disputé ce rang ; Je l’ai disputé même aux dépens de mon sang.

ANTIOCHUS

Vous m’avez malgré moi confié, l’un et l’autre, La reine, son amour, et vous, seigneur, le vôtre. La reine, qui m’entend, peut me désavouer ;

ANTIOCHUS

Elle m’a vu toujours, ardent à vous louer, Répondre par mes soins à votre confidence. Vous croyez m’en devoir quelque reconnaissance ;

ANTIOCHUS

Mais le pourriez-vous croire, en ce moment fatal, Qu’un ami si fidèle était votre rival ?

TITUS

Mon rival !

ANTIOCHUS

Mon rival ! Il est temps que je vous éclaircisse. Oui, seigneur, j’ai toujours adoré Bérénice. Pour ne la plus aimer j’ai cent fois combattu : Je n’ai pu l’oublier, au moins je me suis tu.

ANTIOCHUS

De votre changement la flatteuse apparence M’avait rendu tantôt quelque faible espérance : Les larmes de la reine ont éteint cet espoir.

ANTIOCHUS

Ses yeux, baignés de pleurs, demandaient à vous voir : Je suis venu, seigneur, vous appeler moi-même ; Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime ; Vous vous êtes rendu : je n’en ai point douté.

ANTIOCHUS

Pour la dernière fois je me suis consulté, J’ai fait de mon courage une épreuve dernière ; Je viens de rappeler ma raison tout entière. Jamais je ne me suis senti plus amoureux.

ANTIOCHUS

Il faut d’autres efforts pour rompre tant de nœuds : Ce n’est qu’en expirant que je puis les détruire ; J’y cours. Voilà de quoi j’ai voulu vous instruire.

ANTIOCHUS

Oui, madame, vers vous j’ai rappelé ses pas : Mes soins ont réussi, je ne m’en repens pas. Puisse le ciel verser sur toutes vos années Mille prospérités l’une à l’autre enchaînées !

ANTIOCHUS

Ou, s’il vous garde encore un reste de courroux, Je conjure les dieux d’épuiser tous les coups Qui pourraient menacer une si belle vie, Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.

BÉRÉNICE

Arrêtez, arrêtez ! Princes trop généreux, En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !

BÉRÉNICE

Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage, Partout du désespoir je rencontre l’image, Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler. ((à Titus.))

BÉRÉNICE

Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire : La grandeur des Romains, la pourpre des Césars, N’ont point, vous le savez, attiré mes regards. J’aimais, seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.

BÉRÉNICE

Ce jour, je l’avoûrai, je me suis alarmée : J’ai cru que votre amour allait finir son cours. Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.

BÉRÉNICE

Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes : Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d’alarmes, Ni que par votre amour l’univers malheureux, Dans le temps que Titus attire tous ses vœux, Et que de vos vertus il goûte les prémices, Se voie en un moment enlever ses délices.

BÉRÉNICE

Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour, Vous avoir assuré d’un véritable amour.

BÉRÉNICE

Ce n’est pas tout : je veux en ce moment funeste, Par un dernier effort couronner tout le reste : Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus. ((à Antiochus.))

BÉRÉNICE

Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux. Vivez, et faites-vous un effort généreux. Sur Titus et sur moi réglez votre conduite : Je l’aime, je le fuis ;

BÉRÉNICE

Titus m’aime, il me quitte ; Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers. Adieu.

BÉRÉNICE

Servons tous trois d’exemple à l’univers De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse Dont il puisse garder l’histoire douloureuse. Tout est prêt : on m’attend. Ne suivez point mes pas. ((à Titus.))

ANTIOCHUS

Pour la dernière fois, adieu, seigneur. Hélas !

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