Scène
Acte II, Scène V
Par Jean Racine
Titus vient de sortir sans s’expliquer. Restée avec Phénice, Bérénice cherche ce qu’elle a pu faire : a-t-elle parlé trop haut, blâmé son deuil, rabaissé ses présents ? Elle effleure la vraie raison — Rome, la haine des rois — puis l’écarte et se persuade qu’il est jaloux d’Antiochus.
Une scène de raisonnement faux. Bérénice passe les hypothèses en revue, touche la bonne, la rejette, et s’arrête sur un vers de fausse victoire : « Si Titus est jaloux, Titus est amoureux. » Ce trajet doit être suivi pas à pas ; joué d’un bloc, il devient une plainte et perd tout intérêt. Phénice ne console pas, elle relance l’examen, et sa question initiale enclenche tout le mouvement.
11 répliques en alexandrins, deux rôles féminins dont l’un très dominant. Le texte progresse par questions successives, ce qui permet de le mémoriser par étapes, mais les reprises — « cent fois », « il craint, il craint » — se confondent au travail. Scène courte et complète, adaptée à une audition ou à un exercice de plateau à deux.
Chapitre : Acte II
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Quoi ! me quitter sitôt ! et ne me dire rien ! Chère Phénice, hélas ! quel funeste entretien ! Qu’ai-je fait ? Que veut-il ? Et que dit ce silence ?
Comme vous, je me perds d’autant plus que j’y pense. Mais ne s’offre-t-il rien à votre souvenir Qui contre vous, madame, ait pu le prévenir ? Voyez, examinez.
Voyez, examinez. Hélas ! tu peux m’en croire : Plus je veux du passé rappeler la mémoire, Du jour que je le vis jusqu’à ce triste jour, Plus je vois qu’on me peut reprocher trop d’amour. Mais tu nous entendais.
Il ne faut rien me taire : Parle. N’ai-je rien dit qui lui puisse déplaire ? Que sais-je ? J’ai peut-être avec trop de chaleur Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur… N’est-ce point que de Rome il redoute la haine ?
Il craint peut-être, il craint d’épouser une reine. Hélas ! s’il était vrai… Mais non, il a cent fois Rassuré mon amour contre leurs dures lois ; Cent fois… Ah !
qu’il m’explique un silence si rude : Je ne respire pas dans cette incertitude. Moi, je vivrais, Phénice, et je pourrais penser Qu’il me néglige, ou bien que j’ai pu l’offenser ! Retournons sur ses pas.
Mais, quand je m’examine, Je crois de ce désordre entrevoir l’origine, Phénice : il aura su tout ce qui s’est passé ; L’amour d’Antiochus l’a peut-être offensé. Il attend, m’a-t-on dit, le roi de Comagène.
Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine. Sans doute ce chagrin qui vient de m’alarmer N’est qu’un léger soupçon facile à désarmer. Je ne te vante point cette faible victoire, Titus : ah !
plût au ciel que, sans blesser ta gloire, Un rival plus puissant voulût tenter ma foi, Et pût mettre à mes pieds plus d’empires que toi ;
Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme, Que ton amour n’eût rien à donner que ton âme ! C’est alors, cher Titus, qu’aimé, victorieux, Tu verrais de quel prix ton cœur est à mes yeux.
Allons, Phénice, un mot pourra le satisfaire. Rassurons-nous, mon cœur, je puis encor lui plaire ; Je me comptais trop tôt au rang des malheureux : Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.