Scène
Acte V, Scène VI
Par Jean Racine
Titus revient du sénat sans avoir entendu ce qu’on lui disait. Il fait alors à Bérénice l’aveu qu’il a différé pendant toute la pièce : il ne l’épousera pas, il ne renoncera pas à l’empire pour la suivre, et si elle persiste à vouloir mourir, il se tuera devant elle.
Presque un monologue. Titus construit son raisonnement point par point — ce qu’il ne fera pas, pourquoi, et la seule issue qu’il entrevoit — jusqu’à cette menace, qui n’est pas un chantage mais une conclusion. Bérénice n’a qu’un « Hélas ! », et ce silence est la scène autant que le texte. Le piège est le ton sentencieux : on doit entendre un homme qui expose sa propre défaite, pas un empereur qui légifère.
17 répliques en alexandrins, dont quinze tirades pour Titus. C’est le grand morceau du rôle et il se travaille comme un texte suivi : la progression logique tient lieu de fil de mémoire, mais les enchaînements de subordonnées — « Si vos pleurs… si toujours… s’il faut… » — demandent un repérage précis. Matériel d’audition et texte fréquent aux épreuves orales.
Chapitre : Acte V
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Madame, il faut vous faire un aveu véritable : Lorsque j’envisageai le moment redoutable Où, pressé par les lois d’un austère devoir, Il fallait pour jamais renoncer à vous voir ;
Quand de ce triste adieu je prévis les approches, Mes craintes, mes combats, vos larmes, vos reproches, Je préparai mon âme à toutes les douleurs Que peut faire sentir le plus grand des malheurs ;
Mais, quoi que je craignisse, il faut que je le die, Je n’en avais prévu que la moindre partie ; Je croyais ma vertu moins prête à succomber, Et j’ai honte du trouble où je la vois tomber.
J’ai vu devant mes yeux Rome entière assemblée : Le sénat m’a parlé ; mais mon âme accablée Écoutait sans entendre, et ne leur a laissé, Pour prix de leurs transports, qu’un silence glacé.
Rome de votre sort est encore incertaine : Moi-même à tous moments je me souviens à peine Si je suis empereur, ou si je suis Romain. Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein : Mon amour m’entraînait ;
et je venais peut-être Pour me chercher moi-même et pour me reconnaître. Qu’ai-je trouvé ? Je vois la mort peinte en vos yeux ; Je vois pour la chercher que vous quittez ces lieux : C’en est trop.
Ma douleur, à cette triste vue, À son dernier excès est enfin parvenue : Je ressens tous les maux que je puis ressentir ; Mais je vois le chemin par où j’en puis sortir.
Ne vous attendez point que, las de tant d’alarmes, Par un heureux hymen je tarisse vos larmes : En quelque extrémité que vous m’ayez réduit, Ma gloire inexorable à toute heure me suit ;
Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L’empire incompatible avec votre hyménée, Me dit qu’après l’éclat et les pas que j’ai faits Je dois vous épouser encor moins que jamais. Oui, madame ;
et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt pour vous d’abandonner l’empire, De vous suivre, et d’aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l’univers.
Vous-même rougiriez de ma lâche conduite : Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des faiblesses d’amour.
Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie, Il est, vous le savez, une plus noble voie ;
Je me suis vu, madame, enseigner ce chemin, Et par plus d’un héros, et par plus d’un Romain : Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance, Ils ont tous expliqué cette persévérance Dont le sort s’attachait à les persécuter, Comme un ordre secret de n’y plus résister.
Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vue, Si toujours à mourir je vous vois résolue, S’il faut qu’à tout moment je tremble pour vos jours, Si vous ne me jurez d’en respecter le cours, Madame, à d’autres pleurs vous devez vous attendre ;
En l’état où je suis je puis tout entreprendre : Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux N’ensanglante à la fin nos funestes adieux.
Hélas !
Hélas ! Non, il n’est rien dont je ne sois capable. Vous voilà de mes jours maintenant responsable. Songez-y bien, madame : et si je vous suis cher…