Scène
Acte II, Scène IV
Par Jean Racine
Bérénice vient chercher un mot de Titus. Elle a reçu des royaumes, un diadème promis, mais pas une visite depuis huit jours. Elle demande peu de chose : un soupir, un regard. Titus jure qu’il l’aime, se dérobe, bute sur « Rome… l’empire… » et sort sans avoir rien dit.
Première tentative d’aveu, et premier échec. Bérénice occupe presque tout l’espace ; Titus n’a que des répliques brèves, de plus en plus courtes, jusqu’à l’aphasie. C’est un rôle qui se joue en creux, et la scène rate si le comédien remplit ses silences. Côté Bérénice, il ne faut pas anticiper le malheur : elle lit la froideur comme un deuil, pas comme un abandon, et son insistance reste tendre jusqu’au bout.
28 répliques en alexandrins, un duo homme-femme fortement déséquilibré : de longues tirades pour elle, des fragments de vers pour lui. La fin — « Madame… », « Hélas ! », « Rome… l’empire… » — s’apprend vite mais se rate facilement, les reprises d’hémistiches étant très proches. Scène classique d’audition et de concours.
Chapitre : Acte II
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Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret De votre solitude interrompt le secret Tandis qu’autour de moi votre cour assemblée Retentit des bienfaits dont vous m’avez comblée, Est-il juste, seigneur, que seule en ce moment Je demeure sans voix et sans ressentiment ?
Mais, seigneur (car je sais que cet ami sincère Du secret de nos cœurs connaît tout le mystère), Votre deuil est fini, rien n’arrête vos pas, Vous êtes seul, enfin, et ne me cherchez pas !
J’entends que vous m’offrez un nouveau diadème, Et ne puis cependant vous entendre vous-même. Hélas ! plus de repos, seigneur, et moins d’éclat : Votre amour ne peut-il paraître qu’au sénat ? Ah, Titus !
(car enfin l’amour fuit la contrainte De tous ces noms que suit le respect et la crainte) De quel soin votre amour va-t-il s’importuner ? N’a-t-il que des États qu’il me puisse donner ?
Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ? Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l’ambition d’un cœur comme le mien : Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.
Tous vos moments sont-ils dévoués à l’empire ? Ce cœur, après huit jours, n’a-t-il rien à me dire ? Qu’un mot va rassurer mes timides esprits ! Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris ?
Dans vos secrets discours étais-je intéressée, Seigneur ? étais-je au moins présente à la pensée ?
N’en doutez point, madame ; et j’atteste les dieux Que toujours Bérénice est présente à mes yeux. L’absence ni le temps, je vous le jure encore, Ne vous peuvent ravir ce cœur qui vous adore.
Eh quoi ! vous me jurez une éternelle ardeur, Et vous me la jurez avec cette froideur ! Pourquoi même du ciel attester la puissance ? Faut-il par des serments vaincre ma défiance ?
Mon cœur ne prétend point, seigneur, vous démentir, Et je vous en croirai sur un simple soupir.
Madame…
Madame… Eh bien, seigneur ? Mais quoi ! sans me répondre, Vous détournez les yeux, et semblez vous confondre ! Ne m’offrirez-vous plus qu’un visage interdit ?
Toujours la mort d’un père occupe votre esprit : Rien ne peut-il charmer l’ennui qui vous dévore ?
Plût aux cieux que mon père, hélas ! vécût encore ! Que je vivais heureux !
Que je vivais heureux ! Seigneur, tous ces regrets De votre piété sont de justes effets.
Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire : Vous devez d’autres soins à Rome, à votre gloire : De mon propre intérêt je n’ose vous parler. Bérénice autrefois pouvait vous consoler ;
Avec plus de plaisir vous m’avez écoutée. De combien de malheurs pour vous persécutée, Vous ai-je, pour un mot, sacrifié mes pleurs ! Vous regrettez un père : hélas ! faibles douleurs !
Et moi (ce souvenir me fait frémir encore) On voulait m’arracher de tout ce que j’adore ;
Moi dont vous connaissez le trouble et le tourment Quand vous ne me quittez que pour quelque moment, Moi qui mourrais le jour qu’on voudrait m’interdire De vous…
De vous… Madame, hélas ! que me venez-vous dire ? Quel temps choisissez-vous ? Ah ! de grâce, arrêtez : C’est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés.
Pour un ingrat, seigneur ! et le pouvez-vous être ? Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-être ?
Non, madame : jamais, puisqu’il faut vous parler, Mon cœur de plus de feux ne se sentit brûler… Mais…
Mais… Achevez.
Mais… Achevez. Hélas !
Mais… Achevez. Hélas ! Parlez.
Mais… Achevez. Hélas ! Parlez. Rome… l’empire…
Eh bien ?
Eh bien ? Sortons, Paulin : je ne lui puis rien dire.