Scène
Acte III, Scène II
Par Jean Racine
Arsace croit la partie gagnée : Titus renvoie Bérénice, et c’est Antiochus qui la ramènera en Orient. Il presse son maître de se réjouir et énumère les raisons pour lesquelles la reine finira par lui revenir. Antiochus oscille, accepte le présage, puis recule devant l’idée d’aller lui annoncer son malheur.
Une scène d’espoir qui se retourne trois fois. L’enjeu n’est pas l’information, que le spectateur connaît déjà, mais l’instabilité d’un homme qui se laisse convaincre et se reprend aussitôt : « Ah ! je respire » précède de peu « Mais plutôt demeurons ». Chaque volte-face doit être jouée franchement, sans annoncer la suivante. Arsace, tout à sa logique politique, reste sincère et un peu sourd.
32 répliques en alexandrins, deux rôles masculins. La mémorisation demande de l’attention : les revirements se ressemblent et se déplacent facilement d’un endroit du texte à l’autre. La grande tirade d’Arsace sur les raisons de cet hymen fournit un point d’appui solide. Utile en atelier pour travailler le confident et le changement d’état.
Chapitre : Acte III
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Ainsi le ciel s’apprête à vous rendre justice. Vous partirez, seigneur, mais avec Bérénice. Loin de vous la ravir, on va vous la livrer.
Arsace, laisse-moi le temps de respirer. Ce changement est grand, ma surprise est extrême : Titus entre mes mains remet tout ce qu’il aime ! Dois-je croire, grands dieux ! ce que je viens d’ouïr ?
Et quand je le croirais, dois-je m’en réjouir ?
Mais moi-même, seigneur, que faut-il que je croie ? Quel obstacle nouveau s’oppose à votre joie ?
Me trompiez-vous tantôt au sortir de ces lieux, Lorsque encor tout ému de vos derniers adieux, Tremblant d’avoir osé s’expliquer devant elle, Votre cœur me contait son audace nouvelle ?
Vous fuyiez un hymen qui vous faisait trembler. Cet hymen est rompu : quel soin peut vous troubler ? Suivez les doux transports où l’amour vous invite.
Arsace, je me vois chargé de sa conduite ; Je jouirai longtemps de ses chers entretiens ; Ses yeux mêmes pourront s’accoutumer aux miens ;
Et peut-être son cœur fera la différence Des froideurs de Titus à ma persévérance. Titus m’accable ici du poids de sa grandeur : Tout disparaît dans Rome auprès de sa splendeur ;
Mais quoique l’Orient soit plein de sa mémoire, Bérénice y verra des traces de ma gloire.
N’en doutez point, seigneur, tout succède à vos vœux.
Ah ! que nous nous plaisons à nous tromper tous deux !
Et pourquoi nous tromper ?
Et pourquoi nous tromper ? Quoi ! je lui pourrais plaire ? Bérénice à mes vœux ne serait plus contraire ? Bérénice d’un mot flatterait mes douleurs ?
Penses-tu seulement que, parmi ses malheurs, Quand l’univers entier négligerait ses charmes, L’ingrate me permît de lui donner des larmes, Ou qu’elle s’abaissât jusques à recevoir Des soins qu’à mon amour elle croirait devoir ?
Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce ? Sa fortune, seigneur, va prendre une autre face : Titus la quitte.
Titus la quitte. Hélas ! de ce grand changement Il ne me reviendra que le nouveau tourment D’apprendre par ses pleurs à quel point elle l’aime : Je la verrai gémir ; je la plaindrai moi-même.
Pour fruit de tant d’amour, j’aurai le triste emploi De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.
Quoi ! ne vous plairez-vous qu’à vous gêner sans cesse ? Jamais dans un grand cœur vit-on plus de faiblesse ? Ouvrez les yeux, seigneur, et songeons entre nous Par combien de raisons Bérénice est à vous.
Puisque aujourd’hui Titus ne prétend plus lui plaire, Songez que votre hymen lui devient nécessaire.
Nécessaire ?
Nécessaire ? À ses pleurs accordez quelques jours ;
De ses premiers sanglots laissez passer le cours : Tout parlera pour vous, le dépit, la vengeance, L’absence de Titus, le temps, votre présence, Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir, Vos deux états voisins qui cherchent à s’unir ;
L’intérêt, la raison, l’amitié, tout vous lie.
Ah ! je respire, Arsace, et tu me rends la vie ; J’accepte avec plaisir un présage si doux. Que tardons-nous ? Faisons ce qu’on attend de nous : Entrons chez Bérénice ;
et puisqu’on nous l’ordonne, Allons lui déclarer que Titus l’abandonne… Mais plutôt demeurons. Que faisais-je ? est-ce à moi, Arsace, à me charger de ce cruel emploi ? Soit vertu, soit amour, mon cœur s’en effarouche.
L’aimable Bérénice entendrait de ma bouche Qu’on l’abandonne ! Ah ! reine ! et qui l’aurait pensé Que ce mot dût jamais vous être prononcé !
La haine sur Titus tombera tout entière. Seigneur, si vous parlez, ce n’est qu’à sa prière.
Non, ne la voyons point ; respectons sa douleur ; Assez d’autres viendront lui conter son malheur.
Et ne la crois-tu pas assez infortunée D’apprendre à quel mépris Titus l’a condamnée, Sans lui donner encor le déplaisir fatal D’apprendre ce mépris par son propre rival ? Encore un coup, fuyons ;
et par cette nouvelle N’allons point nous charger d’une haine immortelle.
Ah ! la voici, seigneur ; prenez votre parti.
Ô ciel !