Scène

Acte I, Scène III

Par Jean Racine

Arsace revient de chez la reine : Bérénice accepte l’entretien, et la cour tient déjà son mariage avec Titus pour acquis. Antiochus, lui, a fait armer des vaisseaux à Ostie. Il annonce qu’il quittera Rome pour toujours dès qu’il aura parlé à la reine, sans dire pourquoi.

L’enjeu est le décalage entre les deux hommes. Arsace ne comprend rien et énumère les raisons de rester : les combats de Judée, l’amitié de Titus, les titres à attendre du sénat. Antiochus répond par des demi-mots et coupe court. La scène tombe à plat si le confident est joué en faire-valoir : c’est son insistance de bonne foi qui rend le silence de son maître tenable.

41 répliques en alexandrins, deux rôles masculins. Arsace porte deux longues tirades de récit militaire, mémorisation classique en vers suivis. La difficulté vient des hémistiches partagés, où l’un reprend le vers de l’autre : il faut connaître le texte du partenaire autant que le sien. Scène de duo pour un cours ou un atelier.

Chapitre : Acte I

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ANTIOCHUS

Arsace, entrerons-nous ?

ARSACE

Arsace, entrerons-nous ? Seigneur, j’ai vu la reine : Mais, pour me faire voir, je n’ai percé qu’à peine Les flots toujours nouveaux d’un peuple adorateur Qu’attire sur ses pas sa prochaine grandeur.

ARSACE

Titus, après huit jours d’une retraite austère, Cesse enfin de pleurer Vespasien son père : Cet amant se redonne aux soins de son amour ;

ARSACE

Et si j’en crois, seigneur, l’entretien de la cour, Peut-être avant la nuit l’heureuse Bérénice Change le nom de reine au nom d’impératrice.

ANTIOCHUS

Hélas !

ARSACE

Hélas ! Quoi ! ce discours pourrait-il vous troubler ?

ANTIOCHUS

Ainsi donc, sans témoins je ne lui puis parler ?

ARSACE

Vous la verrez, seigneur ; Bérénice est instruite Que vous voulez ici la voir seule et sans suite. La reine d’un regard a daigné m’avertir Qu’à votre empressement elle allait consentir ;

ARSACE

Et sans doute elle attend le moment favorable Pour disparaître aux yeux d’une cour qui l’accable.

ANTIOCHUS

Il suffit. Cependant n’as-tu rien négligé Des ordres importants dont je t’avais chargé ?

ARSACE

Seigneur, vous connaissez ma prompte obéissance. Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence, Prêts à quitter le port de moments en moments, N’attendent pour partir que vos commandements.

ARSACE

Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène ?

ANTIOCHUS

Arsace, il faut partir quand j’aurai vu la reine.

ARSACE

Qui doit partir ?

ANTIOCHUS

Qui doit partir ? Moi.

ARSACE

Qui doit partir ? Moi. Vous ?

ANTIOCHUS

Qui doit partir ? Moi. Vous ? En sortant du palais, Je sors de Rome, Arsace, et j’en sors pour jamais.

ARSACE

Je suis surpris, sans doute, et c’est avec justice. Quoi ! depuis si longtemps la reine Bérénice Vous arrache, seigneur, du sein de vos États ; Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas ;

ARSACE

Et lorsque cette reine, assurant sa conquête, Vous attend pour témoin de cette illustre fête, Quand l’amoureux Titus, devenant son époux, Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous…

ANTIOCHUS

Arsace, laisse-la jouir de sa fortune, Et quitte un entretien dont le cours m’importune.

ARSACE

Je vous entends, seigneur : ces mêmes dignités Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés. L’inimitié succède à l’amitié trahie.

ANTIOCHUS

Non, Arsace, jamais je ne l’ai moins haïe.

ARSACE

Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu ? Quoi donc ! de sa grandeur déjà trop prévenu, Quelque pressentiment de son indifférence Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence ?

ANTIOCHUS

Titus n’a point paru pour moi se démentir : J’aurais tort de me plaindre.

ARSACE

J’aurais tort de me plaindre. Et pourquoi donc partir ? Quel caprice vous rend ennemi de vous-même ?

ARSACE

Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime, Un prince qui, jadis témoin de vos combats, Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas, Et de qui la valeur, par vos soins secondée, Mit enfin sous le joug la rebelle Judée ;

ARSACE

Il se souvient du jour illustre et douloureux Qui décida du sort d’un long siége douteux. Sur leur triple rempart les ennemis tranquilles Contemplaient sans péril nos assauts inutiles ;

ARSACE

Le bélier impuissant les menaçait en vain : Vous seul, seigneur, vous seul, une échelle à la main, Vous portâtes la mort jusque sur leurs murailles.

ARSACE

Ce jour presque éclaira vos propres funérailles : Titus vous embrassa mourant entre mes bras, Et tout le camp vainqueur pleura votre trépas.

ARSACE

Voici le temps, seigneur, où vous devez attendre Le fruit de tant de sang qu’ils vous ont vu répandre.

ARSACE

Si, pressé du désir de revoir vos États, Vous vous lassez de vivre où vous ne régnez pas, Faut-il que sans honneurs l’Euphrate vous revoie ?

ARSACE

Attendez pour partir que César vous renvoie Triomphant et chargé des titres souverains Qu’ajoute encore aux rois l’amitié des Romains. Rien ne peut-il, seigneur, changer votre entreprise ? Vous ne répondez point !

ANTIOCHUS

Vous ne répondez point ! Que veux-tu que je dise ? J’attends de Bérénice un moment d’entretien.

ARSACE

Eh bien, seigneur ?

ANTIOCHUS

Eh bien, seigneur ? Son sort décidera du mien.

ARSACE

Comment ?

ANTIOCHUS

Comment ? Sur son hymen j’attends qu’elle s’explique. Si sa bouche s’accorde avec la voix publique, S’il est vrai qu’on l’élève au trône des Césars, Si Titus a parlé, s’il l’épouse, je pars.

ARSACE

Mais qui rend à vos yeux cet hymen si funeste ?

ANTIOCHUS

Quand nous serons partis, je te dirai le reste.

ARSACE

Dans quel trouble, seigneur, jetez-vous mon esprit.

ANTIOCHUS

La reine vient. Adieu. Fais tout ce que j’ai dit.

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