Scène
Acte I, Scène IV
Par Jean Racine
Bérénice se dérobe à la foule de ses courtisans pour retrouver Antiochus, qu’elle tient pour son plus ancien ami. Elle lui raconte le deuil de Titus, les honneurs annoncés, la couronne impériale qu’on lui promet. Antiochus l’interrompt par un adieu définitif, puis finit par avouer l’amour qu’il taisait depuis des années.
C’est la scène de l’aveu impossible. Antiochus ne parle que parce qu’il part ; Bérénice écoute d’abord en amie, puis se raidit et lui reproche son discours. Le comédien doit tenir un long récit adressé à quelqu’un qui ne veut pas l’entendre, sans jamais rien réclamer. Côté reine, il ne faut pas jouer la cruauté : elle est ailleurs, tout entière à Titus, et c’est cette distraction qui blesse.
46 répliques en alexandrins, un homme et une femme. Le morceau est long et repose sur de vastes tirades narratives d’Antiochus, plus exigeantes en mémoire que les échanges rapides. Très demandée en audition pour le rôle masculin ; on peut n’en extraire que le récit d’Antiochus pour un travail court.
Chapitre : Acte I
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Enfin je me dérobe à la joie importune De tant d’amis nouveaux que me fait la fortune : Je fuis de leurs respects l’inutile longueur, Pour chercher un ami qui me parle du cœur : Il ne faut point mentir, ma juste impatience Vous accusait déjà de quelque négligence.
Quoi ! cet Antiochus, disais-je, dont les soins Ont eu tout l’Orient et Rome pour témoins ; Lui que j’ai vu toujours constant dans mes traverses, Suivre d’un pas égal mes fortunes diverses ;
Aujourd’hui que le ciel semble me présager Un honneur qu’avec vous je prétends partager, Ce même Antiochus se cachant à ma vue, Me laisse à la merci d’une foule inconnue !
Il est donc vrai, madame ? et selon ce discours, L’hymen va succéder à vos longues amours ?
Seigneur, je vous veux bien confier mes alarmes : Ces jours ont vu mes yeux baignés de quelques larmes ; Ce long deuil que Titus opposait à sa cour Avait même en secret suspendu son amour ;
Il n’avait plus pour moi cette ardeur assidue Lorsqu’il passait les jours attachés sur ma vue ; Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux, Il ne me laissait plus que de tristes adieux.
Jugez de ma douleur, moi dont l’amour extrême, Je vous l’ai dit cent fois, n’aime en lui que lui-même, Moi qui, loin des grandeurs dont il est revêtu, Aurais choisi son cœur, et cherché sa vertu.
Il a repris pour vous sa tendresse première ?
Vous fûtes spectateur de cette nuit dernière, Lorsque, pour seconder ses soins religieux, Le sénat a placé son père entre les dieux. De ce juste devoir sa piété contente A fait place, seigneur, aux soins de son amante ;
Et même en ce moment, sans qu’il m’en ait parlé, Il est dans le sénat par son ordre assemblé. Là, de la Palestine il étend la frontière ; Il y joint l’Arabie et la Syrie entière ;
Et si de ses amis j’en dois croire la voix, Si j’en crois ses serments redoublés mille fois, Il va sur tant d’États couronner Bérénice, Pour joindre à plus de noms le nom d’impératrice.
Il m’en viendra lui-même assurer en ce lieu.
Et je viens donc vous dire un éternel adieu.
Que dites-vous ? Ah ciel ! quel adieu ! quel langage ! Prince, vous vous troublez et changez de visage !
Madame, il faut partir.
Madame, il faut partir. Quoi ! ne puis-je savoir Quel sujet…
Quel sujet… Il fallait partir sans la revoir.
Que craignez-vous ? Parlez : c’est trop longtemps se taire. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère ?
Au moins souvenez-vous que je cède à vos lois, Et que vous m’écoutez pour la dernière fois.
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance, Il vous souvient des lieux où vous prîtes naissance, Madame, il vous souvient que mon cœur en ces lieux Reçut le premier trait qui partit de vos yeux : J’aimai.
J’obtins l’aveu d’Agrippa votre frère : Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut ; Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut.
Il parut devant vous dans tout l’éclat d’un homme Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome. La Judée en pâlit : le triste Antiochus Se compta le premier au nombre des vaincus.
Bientôt, de mon malheur interprète sévère, Votre bouche à la mienne ordonna de se taire. Je disputai longtemps, je fis parler mes yeux ; Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux.
Enfin votre rigueur emporta la balance : Vous sûtes m’imposer l’exil ou le silence. Il fallut le promettre, et même le jurer.
Mais, puisque en ce moment j’ose me déclarer, Lorsque vous m’arrachiez cette injuste promesse, Mon cœur faisait serment de vous aimer sans cesse.
Ah ! que me dites-vous ?
Ah ! que me dites-vous ? Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encor me taire plus longtemps. De mon heureux rival j’accompagnai les armes ;
J’espérai de verser mon sang après mes larmes, Ou qu’au moins, jusqu’à vous porté par mille exploits, Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix.
Le ciel sembla promettre une fin à ma peine : Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle était mon erreur ! La valeur de Titus surpassait ma fureur.
Il faut qu’à sa vertu mon estime réponde.
Quoique attendu, madame, à l’empire du monde, Chéri de l’univers, enfin aimé de vous, Il semblait à lui seul appeler tous les coups, Tandis que, sans espoir, haï, lassé de vivre, Son malheureux rival ne semblait que le suivre.
Je vois que votre cœur m’applaudit en secret ; Je vois que l’on m’écoute avec moins de regret, Et que, trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siége aussi cruel que lent, Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant Des flammes, de la faim, des fureurs intestines, Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.
Rome vous vit, madame, arriver avec lui. Dans l’Orient désert quel devint mon ennui ! Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée. Je vous redemandais à vos tristes États ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. Mais enfin succombant à ma mélancolie, Mon désespoir tourna mes pas vers l’Italie. Le sort m’y réservait le dernier de ses coups.
Titus en m’embrassant m’amena devant vous : Un voile d’amitié vous trompa l’un et l’autre, Et mon amour devint le confident du vôtre. Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs ;
Rome, Vespasien, traversaient vos soupirs ; Après tant de combats Titus cédait peut-être. Vespasien est mort, et Titus est le maître. Que ne fuyais-je alors !
J’ai voulu quelques jours De son nouvel empire examiner le cours. Mon sort est accompli ; votre gloire s’apprête. Assez d’autres, sans moi, témoins de cette fête, À vos heureux transports viendront joindre les leurs;
Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs, D’un inutile amour trop constante victime, Heureux dans mes malheurs d’en avoir pu sans crime Conter toute l’histoire aux yeux qui les ont faits, Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.
Seigneur, je n’ai pas cru que, dans une journée Qui doit avec César unir ma destinée, Il fût quelque mortel qui pût impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant. Mais de mon amitié mon silence est un gage ;
J’oublie en sa faveur un discours qui m’outrage. Je n’en ai point troublé le cours injurieux ; Je fais plus, à regret je reçois vos adieux.
Le ciel sait qu’au milieu des honneurs qu’il m’envoie, Je n’attendais que vous pour témoin de ma joie ; Avec tout l’univers j’honorais vos vertus ; Titus vous chérissait, vous admiriez Titus.
Cent fois je me suis fait une douceur extrême D’entretenir Titus dans un autre lui-même…
Et c’est ce que je fuis. J’évite, mais trop tard, Ces cruels entretiens où je n’ai point de part. Je fuis Titus, je fuis ce nom qui m’inquiète, Ce nom qu’à tous moments votre bouche répète : Que vous dirai-je enfin ?
je fuis des yeux distraits, Qui, me voyant toujours, ne me voyaient jamais. Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image, Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu’une aveugle douleur Remplisse l’univers du bruit de mon malheur : Madame, le seul bruit d’une mort que j’implore Vous fera souvenir que je vivais encore. Adieu.