Scène

Acte V, Scène V

Par Jean Racine

Ses ordres sont donnés : Bérénice veut quitter Rome sur-le-champ et refuse d’écouter. Titus la retient, tente de parler, se heurte à ses reproches — le peuple qui applaudit, l’appartement préparé, les festons où leurs noms sont enlacés. Il lit enfin la lettre qu’elle lui tend et comprend qu’elle veut mourir.

Une confrontation où le sens circule à contretemps : elle croit qu’il ne l’aime plus, il ne parvient à la détromper qu’en la retenant de force. Tout repose sur la colère de Bérénice, qui ne doit pas devenir une plainte — elle attaque, elle raille le sénat, elle refuse d’être consolée. Titus, réduit à des débuts de phrases, ne reprend la parole qu’une fois, et cette tirade doit rester basse pour ne pas tourner à la plaidoirie.

26 répliques en alexandrins, un duo homme-femme, avec une longue série de répliques d’un ou deux mots en ouverture. Ce fragment s’apprend obligatoirement à deux : isolé, il n’a aucune logique interne. Scène très jouée en concours et en cours, pour la charge de Bérénice comme pour la retenue qu’elle exige.

Chapitre : Acte V

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BÉRÉNICE

Non, je n’écoute rien. Me voilà résolue : Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue ? Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir ? N’êtes-vous pas content ? Je ne veux plus vous voir.

TITUS

Mais, de grâce, écoutez.

BÉRÉNICE

Mais, de grâce, écoutez. Il n’est plus temps.

TITUS

Mais, de grâce, écoutez. Il n’est plus temps. Madame, Un mot.

BÉRÉNICE

Un mot. Non.

TITUS

Un mot. Non. Dans quel trouble elle jette mon âme ! Ma princesse, d’où vient ce changement soudain ?

BÉRÉNICE

C’en est fait. Vous voulez que je parte demain ; Et moi, j’ai résolu de partir tout à l’heure : Et je pars.

TITUS

Et je pars. Demeurez.

BÉRÉNICE

Et je pars. Demeurez. Ingrat ! que je demeure ! Et pourquoi ? pour entendre un peuple injurieux Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux ?

BÉRÉNICE

Ne l’entendez-vous pas, cette cruelle joie, Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie ? Quel crime, quelle offense a pu les animer ? Hélas ! et qu’ai-je fait que de vous trop aimer ?

TITUS

Écoutez-vous, madame, une foule insensée ?

BÉRÉNICE

Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée.

BÉRÉNICE

Tout cet appartement préparé par vos soins, Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins, Qui semblaient pour jamais me répondre du vôtre, Ces festons, où nos noms enlacés l’un dans l’autre, À mes tristes regards viennent partout s’offrir, Sont autant d’imposteurs que je ne puis souffrir.

BÉRÉNICE

Allons, Phénice.

TITUS

Allons, Phénice. Ô ciel ! que vous êtes injuste !

BÉRÉNICE

Retournez, retournez vers ce sénat auguste Qui vient vous applaudir de votre cruauté. Eh bien ! avec plaisir l’avez-vous écouté ? Êtes-vous pleinement content de votre gloire ?

BÉRÉNICE

Avez-vous bien promis d’oublier ma mémoire ? Mais ce n’est pas assez expier vos amours ; Avez-vous bien promis de me haïr toujours ?

TITUS

Non, je n’ai rien promis. Moi, que je vous haïsse ! Que je puisse jamais oublier Bérénice ! Ah dieux ! dans quel moment son injuste rigueur De ce cruel soupçon vient affliger mon cœur ! Connaissez-moi, madame ;

TITUS

et depuis cinq années Comptez tous les moments et toutes les journées Où, par plus de transports et par plus de soupirs, Je vous ai de mon cœur exprimé les désirs : Ce jour surpasse tout.

TITUS

Jamais, je le confesse, Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse ; Et jamais…

BÉRÉNICE

Et jamais… Vous m’aimez, vous me le soutenez ; Et cependant je pars, et vous me l’ordonnez ! Quoi ! dans mon désespoir trouvez-vous tant de charmes ? Craignez-vous que mes yeux versent trop peu de larmes ?

BÉRÉNICE

Que me sert de ce cœur l’inutile retour ? Ah !

BÉRÉNICE

cruel, par pitié, montrez-moi moins d’amour : Ne me rappelez point une trop chère idée, Et laissez-moi du moins partir persuadée Que, déjà de votre âme exilée en secret, J’abandonne un ingrat qui me perd sans regret.

BÉRÉNICE

((Titus lit une lettre.)) Voilà de votre amour tout ce que je désire : Lisez, ingrat, lisez, et me laissez sortir.

TITUS

Vous ne sortirez point, je n’y puis consentir. Quoi ! ce départ n’est donc qu’un cruel stratagème ! Vous cherchez à mourir ! et de tout ce que j’aime Il ne restera plus qu’un triste souvenir ! Qu’on cherche Antiochus ;

TITUS

qu’on le fasse venir. ((Bérénice se laisse tomber sur un siége.))

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