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Acte I, Scène III

Le soufflet

Le roi vient de choisir Don Diègue pour gouverneur de son fils. Le comte, père de Chimène, espérait cette charge : « Enfin vous l’emportez ». Don Diègue tente d’apaiser l’affaire en demandant Chimène pour Rodrigue ; le comte refuse et le raille. Les deux hommes comparent leurs exploits, jusqu’à un échange vers contre vers qui s’achève sur « Ne le méritoit pas ! Moi ? » « Vous. » Le comte le gifle. Don Diègue veut répondre, mais sa force le trahit, et le comte le désarme.

C’est le nœud de la pièce : ce soufflet rend impossible le mariage de Rodrigue et de Chimène, et tout ce qui suit en découle. La scène monte par paliers, de la courtoisie forcée à l’insulte. L’échange vers contre vers demande un rythme très tenu, et le « Vous. » de Don Diègue doit faire claquer tout ce qui précède. Le geste du soufflet se règle avec soin.

37 répliques en alexandrins, pour deux comédiens. Le comte porte 61 % du texte et ses tirades de vantardise ; Don Diègue tient tête, puis s’effondre à la fin. Une bonne scène d’affrontement pour deux comédiens de même niveau.

37 répliquesPierre Corneille

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Le texte
tes répliques
LE COMTE

Enfin vous l’emportez, et la faveur du Roi Vous élève en un rang qui n’étoit dû qu’à moi : Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

DON DIÈGUE

Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille Montre à tous qu’il est juste, et fait connoître assez Qu’il sait récompenser les services passés.

LE COMTE

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes : Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu’ils savent mal payer les services présents.

DON DIÈGUE

Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite ; La faveur l’a pu faire autant que le mérite ; Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n’examiner rien quand un roi l’a voulu.

DON DIÈGUE

À l’honneur qu’il m’a fait ajoutez en un autre ; Joignons d’un sacré nœud ma maison à la vôtre : Vous n’avez qu’une fille, et moi je n’ai qu’un fils ;

DON DIÈGUE

Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu’amis : Faites-nous cette grâce, et l’acceptez pour gendre.

LE COMTE

À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ; Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le cœur d’une autre vanité.

LE COMTE

Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince : Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire trembler partout les peuples sous sa loi, Remplir les bons d’amour, et les méchants d’effroi.

LE COMTE

Joignez à ces vertus celles d’un capitaine : Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille.

LE COMTE

Instruisez-le d’exemple, et rendez-le parfait, Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.

DON DIÈGUE

Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie, Il lira seulement l’histoire de ma vie.

DON DIÈGUE

Là, dans un long tissu de belles actions, Il verra comme il faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.

LE COMTE

Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir ; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu’a fait après tout ce grand nombre d’années, Que ne puisse égaler une de mes journées ?

LE COMTE

Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui, Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille ;

LE COMTE

Mon nom sert de rempart à toute la Castille : Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.

LE COMTE

Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le Prince à mes côtés feroit dans les combats L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;

LE COMTE

Il apprendroit à vaincre en me regardant faire ; Et pour répondre en hâte à son grand caractère, Il verroit…

DON DIÈGUE

Je le sais, vous servez bien le Roi : Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place ;

DON DIÈGUE

Enfin, pour épargner les discours superflus, Vous êtes aujourd’hui ce qu’autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu’en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence.

LE COMTE

Ce que je méritois, vous l’avez emporté.

DON DIÈGUE

Qui l’a gagné sur vous l’avoit mieux mérité.

LE COMTE

Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.

DON DIÈGUE

En être refusé n’en est pas un bon signe.

LE COMTE

Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan.

DON DIÈGUE

L’éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.

LE COMTE

Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge.

DON DIÈGUE

Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage.

LE COMTE

Et par là cet honneur n’étoit dû qu’à mon bras.

DON DIÈGUE

Qui n’a pu l’obtenir ne le méritoit pas.

LE COMTE

Ne le méritoit pas ! Moi ?

DON DIÈGUE

Vous.

LE COMTE

Ton impudence, Téméraire vieillard, aura sa récompense. (Il lui donne un soufflet.)

DON DIÈGUE

Achève, et prends ma vie après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

LE COMTE

Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse ?

DON DIÈGUE

Ô Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse !

LE COMTE

Ton épée est à moi ; mais tu serois trop vain, Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.

LE COMTE

Adieu : fais lire au Prince, en dépit de l’envie, Pour son instruction, l’histoire de ta vie : D’un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d’un petit ornement.