Le soufflet
Le roi vient de choisir Don Diègue pour gouverneur de son fils. Le comte, père de Chimène, espérait cette charge : « Enfin vous l’emportez ». Don Diègue tente d’apaiser l’affaire en demandant Chimène pour Rodrigue ; le comte refuse et le raille. Les deux hommes comparent leurs exploits, jusqu’à un échange vers contre vers qui s’achève sur « Ne le méritoit pas ! Moi ? » « Vous. » Le comte le gifle. Don Diègue veut répondre, mais sa force le trahit, et le comte le désarme.
C’est le nœud de la pièce : ce soufflet rend impossible le mariage de Rodrigue et de Chimène, et tout ce qui suit en découle. La scène monte par paliers, de la courtoisie forcée à l’insulte. L’échange vers contre vers demande un rythme très tenu, et le « Vous. » de Don Diègue doit faire claquer tout ce qui précède. Le geste du soufflet se règle avec soin.
37 répliques en alexandrins, pour deux comédiens. Le comte porte 61 % du texte et ses tirades de vantardise ; Don Diègue tient tête, puis s’effondre à la fin. Une bonne scène d’affrontement pour deux comédiens de même niveau.
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Créer un compte gratuit pour téléchargerEnfin vous l’emportez, et la faveur du Roi Vous élève en un rang qui n’étoit dû qu’à moi : Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille Montre à tous qu’il est juste, et fait connoître assez Qu’il sait récompenser les services passés.
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes : Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu’ils savent mal payer les services présents.
Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite ; La faveur l’a pu faire autant que le mérite ; Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n’examiner rien quand un roi l’a voulu.
À l’honneur qu’il m’a fait ajoutez en un autre ; Joignons d’un sacré nœud ma maison à la vôtre : Vous n’avez qu’une fille, et moi je n’ai qu’un fils ;
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu’amis : Faites-nous cette grâce, et l’acceptez pour gendre.
À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ; Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le cœur d’une autre vanité.
Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince : Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire trembler partout les peuples sous sa loi, Remplir les bons d’amour, et les méchants d’effroi.
Joignez à ces vertus celles d’un capitaine : Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille.
Instruisez-le d’exemple, et rendez-le parfait, Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.
Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie, Il lira seulement l’histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions, Il verra comme il faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir ; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu’a fait après tout ce grand nombre d’années, Que ne puisse égaler une de mes journées ?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui, Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille ;
Mon nom sert de rempart à toute la Castille : Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le Prince à mes côtés feroit dans les combats L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire ; Et pour répondre en hâte à son grand caractère, Il verroit…
Je le sais, vous servez bien le Roi : Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place ;
Enfin, pour épargner les discours superflus, Vous êtes aujourd’hui ce qu’autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu’en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence.
Ce que je méritois, vous l’avez emporté.
Qui l’a gagné sur vous l’avoit mieux mérité.
Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.
En être refusé n’en est pas un bon signe.
Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
L’éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge.
Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage.
Et par là cet honneur n’étoit dû qu’à mon bras.
Qui n’a pu l’obtenir ne le méritoit pas.
Ne le méritoit pas ! Moi ?
Vous.
Ton impudence, Téméraire vieillard, aura sa récompense. (Il lui donne un soufflet.)
Achève, et prends ma vie après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse ?
Ô Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse !
Ton épée est à moi ; mais tu serois trop vain, Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
Adieu : fais lire au Prince, en dépit de l’envie, Pour son instruction, l’histoire de ta vie : D’un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d’un petit ornement.