Scène

Acte IV, Scène III

Par Pierre Corneille

Rodrigue revient victorieux du combat nocturne contre les Mores. Le roi Don Fernand le reçoit et lui demande le récit de la bataille. Rodrigue raconte l'embarquement secret, l'attente, la surprise et la déroute de l'ennemi.

C'est un récit, pas une action : tout l'enjeu est de faire voir une bataille avec la seule parole. Le morceau monte du silence de l'embuscade au fracas, puis retombe sur « Et le combat cessa faute de combattants ». Le comédien doit tenir une longue tirade narrative sans jamais la déclamer d'un bloc.

33 répliques en alexandrins, dont une très longue tirade pour Rodrigue. Grand classique du travail de tirade seule, en audition comme à l'oral. C'est la scène idéale pour un découpage en cartes : le récit suit une chronologie, et chaque carte correspond à une étape du combat.

Chapitre : Acte IV

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DON FERNAND

Généreux héritier d’une illustre famille, Qui fut toujours la gloire et l’appui de Castille, Race de tant d’aïeux en valeur signalés, Que l’essai de la tienne a sitôt égalés, Pour te récompenser ma force est trop petite ;

DON FERNAND

Et j’ai moins de pouvoir que tu n’as de mérite.

DON FERNAND

Le pays délivré d’un si rude ennemi, Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, Et les Mores défaits avant qu’en ces alarmes J’eusse pu donner ordre à repousser leurs armes, Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi Le moyen ni l’espoir de s’acquitter vers toi.

DON FERNAND

Mais deux rois tes captifs feront ta récompense. Ils t’ont nommé tous deux leur Cid en ma présence : Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur, Je ne t’envierai pas ce beau titre d’honneur.

DON FERNAND

1225 Sois désormais le Cid : qu’à ce grand nom tout cède ; Qu’il comble d’épouvante et Grenade et Tolède, Et qu’il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

DON RODRIGUE

Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte. D’un si foible service elle fait trop de conte, Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l’honneur que j’en reçoi.

DON RODRIGUE

Je sais trop que je dois au bien de votre empire, Et le sang qui m’anime, et l’air que je respire ; Et quand je les perdrai pour un si digne objet, Je ferai seulement le devoir d’un sujet.

DON FERNAND

Tous ceux que ce devoir à mon service engage Ne s’en acquittent pas avec même courage ; Et lorsque la valeur ne va point dans l’excès, Elle ne produit point de si rares succès.

DON FERNAND

Souffre donc qu’on te loue, et de cette victoire Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

DON RODRIGUE

Sire, vous avez su qu’en ce danger pressant, Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, Une troupe d’amis chez mon père assemblée Sollicita mon âme encor toute troublée… Mais, Sire, pardonnez à ma témérité, Si j’osai l’employer sans votre autorité : Le péril approchoit ;

DON RODRIGUE

leur brigade étoit prête ; Me montrant à la cour, je hasardois ma tête ; Et s’il falloit la perdre, il m’étoit bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.

DON FERNAND

J’excuse ta chaleur à venger ton offense ; Et l’État défendu me parle en ta défense : Crois que dorénavant Chimène a beau parler, Je ne l’écoute plus que pour la consoler. Mais poursuis.

DON RODRIGUE

Mais poursuis.Sous moi donc cette troupe s’avance, Et porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq cents ;

DON RODRIGUE

mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, Tant, à nous voir marcher avec un tel visage, Les plus épouvantés reprenoient de courage !

DON RODRIGUE

J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés, Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;

DON RODRIGUE

Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure, Brûlant d’impatience autour de moi demeure, Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, Passe une bonne part d’une si belle nuit.

DON RODRIGUE

Par mon commandement la garde en fait de même, Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ; Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.

DON RODRIGUE

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ; L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort Les Mores et la mer montent jusques au port. On les laisse passer ;

DON RODRIGUE

tout leur paroît tranquille ; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;

DON RODRIGUE

Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.

DON RODRIGUE

Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ; Ils paroissent armés, les Mores se confondent, L’épouvante les prend à demi descendus ; Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.

DON RODRIGUE

Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre ; Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre, Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu’aucun résiste, ou reprenne son rang.

DON RODRIGUE

Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ; Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient : La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.

DON RODRIGUE

Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges, De notre sang au leur font d’horribles mélanges ; Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

DON RODRIGUE

SoÔ combien d’actions, combien d’exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnoit, Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit !

DON RODRIGUE

J’allois de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns, et soutenir les autres, Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour, Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.

DON RODRIGUE

Mais enfin sa clarté montre notre avantage : Le More voit sa perte, et perd soudain courage ; Et voyant un renfort qui nous vient secourir, L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.

DON RODRIGUE

Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables, Font retraite en tumulte, et sans considérer Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.

DON RODRIGUE

Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte : Le flux les apporta ;

DON RODRIGUE

le reflux les remporte, Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups, Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.

DON RODRIGUE

À se rendre moi-même en vain je les convie : Le cimeterre au poing ils ne m’écoutent pas ;

DON RODRIGUE

Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, Et que seuls désormais en vain ils se défendent, Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps ;

DON RODRIGUE

Et le combat cessa faute de combattants. C’est de cette façon que, pour votre service…

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