« À moi, Comte, deux mots »
Rodrigue aborde le comte devant sa maison : « À moi, Comte, deux mots ». Il lui demande s’il connaît Don Diègue, puis le provoque en duel. Le comte s’amuse de ce jeune homme qui n’a jamais combattu ; Rodrigue lui répond par les vers les plus cités de la pièce : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées / La valeur n’attend point le nombre des années ». Le comte finit par accepter.
C’est un duel en paroles avant le duel à l’épée. Les répliques sont courtes et rapides, souvent sur un même vers partagé entre les deux hommes. Le comte passe du mépris à une estime qu’il n’attendait pas, Rodrigue de la provocation à la certitude.
27 répliques en alexandrins, pour deux comédiens, en partage presque égal. Une scène idéale à deux, qui se travaille sur le rythme des enchaînements.
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Parle.
Ôte-moi d’un doute. Connois-tu bien don Diègue ?
Oui.
Parlons bas ; écoute. Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l’honneur de son temps ? le sais-tu ?
Peut-être.
Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c’est son sang ? le sais-tu ?
Que m’importe ?
À quatre pas d’ici je te le fais savoir.
Jeune présomptueux !
Parle sans t’émouvoir. Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n’attend point le nombre des années.
Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain, Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ?
Mes pareils à deux fois ne se font point connoître, Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.
Sais-tu bien qui je suis ?
Oui ; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d’effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ;
Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur. À qui venge son père il n’est rien impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
Ce grand cœur qui paroît aux discours que tu tiens, Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens ; Et croyant voir en toi l’honneur de la Castille, Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir ; Qu’ils n’ont point affaibli cette ardeur magnanime ; Que ta haute vertu répond à mon estime ;
Et que voulant pour gendre un cavalier parfait, Je ne me trompois point au choix que j’avois fait ; Mais je sens que pour toi ma pitié s’intéresse ; J’admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d’essai fatal ; Dispense ma valeur d’un combat inégal ; Trop peu d’honneur pour moi suivroit cette victoire : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort ; Et j’aurois seulement le regret de ta mort.
D’une indigne pitié ton audace est suivie : Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie ?
Retire-toi d’ici.
Marchons sans discourir.
Es-tu si las de vivre ?
As-tu peur de mourir ?
Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l’honneur de son père.