Scène
Acte II, Scène VI
Par Pierre Corneille
Le comte de Gormas refuse de s’excuser auprès de Don Diègue. Don Arias rapporte à Don Fernand l’échec de sa mission, Don Sanche prend la défense du comte, et le roi tranche. Puis vient une autre alerte : des vaisseaux mores sont apparus près de Séville.
Scène de conseil, où l’autorité royale s’oppose au code d’honneur de la noblesse. Don Fernand ne joue pas la colère privée : ce qu’il défend, c’est son pouvoir. Don Sanche argumente en soldat et se fait rabrouer. La scène tombe à plat si le passage de l’affaire du comte à la menace maure est traité comme une digression, car c’est là que la guerre entre dans la pièce.
25 répliques en alexandrins, trois rôles masculins. Peu montée en extrait, mais commode en atelier collectif parce que la parole circule. La difficulté tient au lexique politique et au changement de sujet en cours de scène : mieux vaut mémoriser par blocs.
Chapitre : Acte II
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Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable ! Ose-t-il croire encor son crime pardonnable ?
Je l’ai de votre part longtemps entretenu ; J’ai fait mon pouvoir, Sire, et n’ai rien obtenu.
Justes cieux ! ainsi donc un sujet téméraire A si peu de respect et de soin de me plaire ! Il offense don Diègue, et méprise son roi ! Au milieu de ma cour il me donne la loi !
Qu’il soit brave guerrier, qu’il soit grand capitaine, Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine. Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, Il verra ce que c’est que de n’obéir pas.
Quoi qu’ait pu mériter une telle insolence, Je l’ai voulu d’abord traiter sans violence ; Mais puisqu’il en abuse, allez dès aujourd’hui, Soit qu’il résiste ou non, vous assurer de lui.
Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle : On l’a pris tout bouillant encor de sa querelle ; Sire, dans la chaleur d’un premier mouvement, Un cœur si généreux se rend malaisément.
Il voit bien qu’il a tort, mais une âme si haute N’est pas sitôt réduite à confesser sa faute.
Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti Qu’on se rend criminel à prendre son parti.
J’obéis, et me tais ; mais de grâce encor, Sire, Deux mots en sa défense.
Deux mots en sa défense.Et que pouvez-vous dire ?
Qu’une âme accoutumée aux grandes actions Ne se peut abaisser à des submissions : Elle n’en conçoit point qui s’expliquent sans honte ; Et c’est à ce mot seul qu’a résisté le Comte.
Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Et vous obéiroit, s’il avoit moins de cœur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, Répare cette injure à la pointe des armes ; Il satisfera, Sire ;
et vienne qui voudra, Attendant qu’il l’ait su, voici qui répondra.
Vous perdez le respect ; mais je pardonne à l’âge, Et j’excuse l’ardeur en un jeune courage.
595 Un roi dont la prudence a de meilleurs objets Est meilleur ménager du sang de ses sujets : Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, Comme le chef a soin des membres qui le servent.
Ainsi votre raison n’est pas raison pour moi : Vous parlez en soldat ; je dois agir en roi ; Et quoi qu’on veuille dire, et quoi qu’il ose croire, Le Comte à m’obéir ne peut perdre sa gloire.
D’ailleurs l’affront me touche : il a perdu d’honneur Celui que de mon fils j’ai fait le gouverneur ; S’attaquer à mon choix, c’est se prendre à moi-même, Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
N’en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux De nos vieux ennemis arborer les drapeaux ; Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.
Les Mores ont appris par force à vous connoître, Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
Ils ne verront jamais sans quelque jalousie Mon sceptre, en dépit d’eux, régir l’Andalousie ; Et ce pays si beau, qu’ils ont trop possédé, Avec un œil d’envie est toujours regardé.
C’est l’unique raison qui m’a fait dans Séville Placer depuis dix ans le trône de Castille, Pour les voir de plus près, et d’un ordre plus prompt Renverser aussitôt ce qu’ils entreprendront.
Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes Combien votre présence assure vos conquêtes : Vous n’avez rien à craindre.
Vous n’avez rien à craindre. Et rien à négliger : Le trop de confiance attire le danger ; Et vous n’ignorez pas qu’avec fort peu de peine Un flux de pleine mer jusqu’ici les amène.
Toutefois j’aurois tort de jeter dans les cœurs, L’avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
L’effroi que produiroit cette alarme inutile, Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville : Faites doubler la garde aux murs et sur le port. C’est assez pour ce soir.