Scène
Acte II, Scène VIII
Par Pierre Corneille
Chimène et Don Diègue se présentent ensemble devant Don Fernand, l’une pour demander la mort de Rodrigue, l’autre pour revendiquer la responsabilité du meurtre. Le roi les fait relever et les écoute l’un après l’autre.
Deux plaidoiries devant un arbitre. La scène s’ouvre en vers partagés, réplique contre réplique, avant de s’élargir en grandes tirades. Chimène ne pleure pas, elle plaide : son récit du sang répandu est une pièce à conviction. Don Diègue répond froidement en offrant sa propre tête. Si la douleur cesse d’être argumentée, la scène devient une lamentation et l’enjeu judiciaire disparaît.
36 répliques en alexandrins, trois rôles. Passage régulièrement travaillé en concours pour Chimène. La difficulté n’est pas la longueur mais l’ouverture en stichomythie, où les répliques se coupent au milieu du vers : elle se répète à deux dès le premier jour.
Chapitre : Acte II
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Sire, Sire, justice !
Sire, sire, justice ! Ah ! Sire, écoutez-nous.
Je me jette à vos pieds.
Je me jette à vos pieds.J’embrasse vos genoux.
Je demande justice.
Je demande justice.Entendez ma défense.
D’un jeune audacieux punissez l’insolence : Il a de votre sceptre abattu le soutien, Il a tué mon père.
Il a tué mon père.Il a vengé le sien.
Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
Pour la juste vengeance il n’est point de supplice.
Levez-vous l’un et l’autre, et parlez à loisir. Chimène, je prends part à votre déplaisir ; D’une égale douleur je sens mon âme atteinte. Vous parlerez après ; ne troublez pas sa plainte.
Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc ;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d’autres que pour vous, Qu’au milieu des hasards n’osoit verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre.
J’ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur : Je l’ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste ; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
Prends courage, ma fille, et sache qu’aujourd’hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
Sire, de trop d’honneur ma misère est suivie. Je vous l’ai déjà dit, je l’ai trouvé sans vie ; Son flanc étoit ouvert ; et pour mieux m’émouvoir, Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir ;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite ; Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence ; Que les plus valeureux, avec impunité, Soient exposés aux coups de la témérité ;
Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu’on vient de vous ravir Éteint, s’il n’est vengé, l’ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d’un homme de son rang : Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.
Immolez, non à moi, mais à votre couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne ; Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l’État Tout ce qu’enorgueillit un si haut attentat.
Don Diègue, répondez.
Don Diègue, répondez. Qu’on est digne d’envie Lorsqu’en perdant la force on perd aussi la vie, Et qu’un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd’hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade, Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, Le Comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux, Jaloux de votre choix, et fier de l’avantage Que lui donnoit sur moi l’impuissance de l’âge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie, Descendoient au tombeau tous chargés d’infamie, Si je n’eusse produit un fils digne de moi, Digne de son pays et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le Comte ; Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment, Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête : Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.
Qu’on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats, Sire, j’en suis la tête, il n’en est que le bras. Si Chimène se plaint qu’il a tué son père, Il ne l’eût jamais fait si je l’eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène : Je n’y résiste point, je consens à ma peine ;
Et loin de murmurer d’un rigoureux décret, Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
L’affaire est d’importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d’être délibérée. 735 Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu’on me cherche son fils.
Je vous ferai justice.
Il est juste, grand Roi, qu’un meurtrier périsse.
Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs.