Scène
Acte III, Scène IV
Par Pierre Corneille
Rodrigue a tué le père de Chimène en duel. Au lieu de fuir, il entre chez elle, lui tend l'épée du meurtre et lui demande de le tuer. Chimène, qui vient de réclamer justice au roi, se retrouve face à l'homme qu'elle aime et qu'elle doit poursuivre.
Les deux personnages sont d'accord sur tout — l'honneur commandait le duel, l'honneur commande la vengeance — et c'est ce qui rend la scène insoutenable. Chacun exige de l'autre qu'il fasse son devoir contre lui-même. C'est la scène du « Va, je ne te hais point », où l'aveu ne peut passer que par la litote.
69 répliques en alexandrins, deux rôles principaux. L'un des duos les plus demandés en concours et un incontournable du programme. Les stichomythies — ces répliques d'un vers qui se répondent — font l'attrait de la scène et sa difficulté : elles s'apprennent par paires, jamais isolément.
Chapitre : Acte III
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre, Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.
Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je voi ? Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !
N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance La douceur de ma perte et de votre vengeance.
Hélas !
Hélas !Écoute-moi.
Hélas !Écoute-moi.Je me meurs.
Hélas !Écoute-moi.Je me meurs.Un moment.
Va, laisse-moi mourir.
Va, laisse-moi mourir.Quatre mots seulement : Après ne me réponds qu’avecque cette épée.
Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !
Ma Chimène…
Ma Chimène…Ôte-moi cet objet odieux, Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.
Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.
Il est teint de mon sang.
Il est teint de mon sang.Plonge-le dans le mien, Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue Le père par le fer, la fille par la vue ! Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir : Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie De finir par tes mains ma déplorable vie ; Car enfin n’attends pas de mon affection Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte. Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avois part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur : Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ; Je le ferois encor, si j’avois à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ; Juge de son pouvoir : dans une telle offense J’ai pu délibérer si j’en prendrois vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront, J’ai pensé qu’à son tour mon bras étoit trop prompt ; Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportoit la balance, À moins que d’opposer à tes plus forts appas Qu’un homme sans honneur ne te méritoit pas ;
Que malgré cette part que j’avois en ton âme, Qui m’aima généreux me haïroit infâme ; Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix, C’étoit m’en rendre indigne et diffamer ton choix. Je te le dis encore ;
et quoique j’en soupire, Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire : Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père, C’est maintenant à toi que je viens satisfaire : C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois. J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ; Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime : Immole avec courage au sang qu’il a perdu Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.
Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ; Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs, Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage, Demandoit à l’ardeur d’un généreux courage : Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ; Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ; Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire : Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger, Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas !
ton intérêt ici me désespère : Si quelque autre malheur m’avoit ravi mon père, Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurois senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ; Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine, Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfin n’attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne : Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ; Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne : Il demande ma tête, et je te l’abandonne ; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt : Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice, C’est reculer ta gloire autant que mon supplice. Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.
Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir, Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne, Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras, Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas : Ma main seule du mien a su venger l’offense, Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ? Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner ! Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.
Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse, Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ? Au nom d’un père mort, ou de notre amitié, Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.
Va, je ne te hais point.
Va, je ne te hais point.Tu le dois.
Va, je ne te hais point.Tu le dois.Je ne puis.
Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et sans plus discourir, Sauve ta renommée en me faisant mourir.
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ; Et je veux que la voix de la plus noire envie Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime. Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ : Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance, C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence : Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.
Que je meure !
Que je meure !Va-t’en.
Que je meure !Va-t’en.À quoi te résous-tu ?
Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère, Je ferai mon possible à bien venger mon père ; Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
Ô miracle d’amour !
Ô miracle d’amour !Ô comble de misères !
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !
Rodrigue, qui l’eût cru ?
Rodrigue, qui l’eût cru ?Chimène, qui l’eût dit ?
Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît ?
Et que si près du port, contre toute apparence, Un orage si prompt brisât notre espérance ?
Ah ! mortelles douleurs !
Ah ! mortelles douleurs !Ah ! regrets superflus !
Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.
Adieu : je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi De ne respirer pas un moment après toi. Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.
Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…
Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer, Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.