Scène

Acte V, Scène VII

Par Pierre Corneille

Dernière scène de la pièce. L’Infante conduit elle-même Rodrigue à Chimène. Le vainqueur s’agenouille et offre encore sa tête ; Chimène objecte qu’elle ne peut épouser le meurtrier de son père ; Don Fernand tranche en repoussant le mariage d’un an et en renvoyant Rodrigue à la guerre.

Le dénouement n’est pas une réconciliation mais un ajournement, et la scène s’effondre si on la joue comme une fin heureuse. Chimène ne consent pas, elle constate qu’elle ne peut plus refuser. Rodrigue, lui, surenchérit encore. Le roi impose une solution que personne n’a demandée, et c’est là-dessus que le rideau tombe.

19 répliques en alexandrins, quatre rôles très inégalement répartis : l’Infante n’a que deux vers, Don Fernand et Rodrigue portent l’essentiel. Fin de pièce commode pour un travail collectif. La longue adresse de Rodrigue s’apprend bien, construite en hypothèses successives.

Chapitre : Acte V

L’INFANTE

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

DON RODRIGUE

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous Un respect amoureux me jette à ses genoux. Je ne viens point ici demander ma conquête : Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, Madame ;

DON RODRIGUE

mon amour n’emploiera point pour moi Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. Si tout ce qui s’est fait est trop peu pour un père, Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.

DON RODRIGUE

Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, Des héros fabuleux passer la renommée ?

DON RODRIGUE

Si mon crime par là se peut enfin laver, J’ose tout entreprendre, et puis tout achever ;

DON RODRIGUE

Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, N’armez plus contre moi le pouvoir des humains : Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains ;

DON RODRIGUE

Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ; Prenez une vengeance à tout autre impossible. Mais du moins que ma mort suffise à me punir : Ne me bannissez point de votre souvenir ;

DON RODRIGUE

Et puisque mon trépas conserve votre gloire, Pour vous en revancher conservez ma mémoire, Et dites quelquefois, en déplorant mon sort : « S’il ne m’avoit aimée, il ne seroit pas mort. »

CHIMÈNE

Relève-toi, Rodrigue. Il faut l’avouer, Sire, Je vous en ai trop dit pour m’en pouvoir dédire. Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ; Et quand un roi commande, on lui doit obéir.

CHIMÈNE

Mais à quoi que déjà vous m’ayez condamnée, Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée ? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, Toute votre justice en est-elle d’accord ?

CHIMÈNE

Si Rodrigue à l’État devient si nécessaire, De ce qu’il fait pour vous dois-je être le salaire, Et me livrer moi-même au reproche éternel D’avoir trempé mes mains dans le sang paternel ?

DON FERNAND

Le temps assez souvent a rendu légitime Ce qui sembloit d’abord ne se pouvoir sans crime : Rodrigue t’a gagnée, et tu dois être à lui.

DON FERNAND

Mais quoique sa valeur t’ait conquise aujourd’hui, Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire, Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire.

DON FERNAND

Cet hymen différé ne rompt point une loi Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.

DON FERNAND

Après avoir vaincu les Mores sur nos bords, Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, Va jusqu’en leur pays leur reporter la guerre, Commander mon armée, et ravager leur terre : À ce nom seul de Cid ils trembleront d’effroi ;

DON FERNAND

Ils t’ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle : Reviens-en, s’il se peut, encor plus digne d’elle ;

DON FERNAND

Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, Qu’il lui soit glorieux alors de t’épouser.

DON RODRIGUE

Pour posséder Chimène, et pour votre service, Que peut-on m’ordonner que mon bras n’accomplisse ? Quoi qu’absent de ses yeux il me faille endurer, Sire, ce m’est trop d’heur de pouvoir espérer.

DON FERNAND

Espère en ton courage, espère en ma promesse ; Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse, Pour vaincre un point d’honneur qui combat contre toi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.

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