Scène

Acte V, Scène VI

Par Pierre Corneille

Don Sanche revient du combat et se présente devant le roi, l’épée de Rodrigue à la main. Chimène, qui le voit vivant, en conclut que Rodrigue est mort, avoue publiquement son amour et demande à se retirer dans un cloître.

Toute la scène repose sur un malentendu que la salle comprend avant elle. Chimène parle sur une prémisse fausse, et c’est cette erreur qui lui arrache la vérité. Le renversement ne fonctionne que si la douleur d’avant est entière, sans clin d’œil ; sinon l’aveu ne coûte rien. Don Sanche, lui, raconte sa défaite sans amertume, et Don Diègue relève froidement l’aveu.

15 répliques en alexandrins, quatre rôles dont deux très brefs. Scène de dénouement plus courte que les grands duos, accessible à un groupe de travail. Le passage délicat est le récit de Don Sanche, qui rapporte au style direct les paroles de Rodrigue.

Chapitre : Acte V

CHIMÈNE

Sire, il n’est plus besoin de vous dissimuler Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer. J’aimois, vous l’avez su ;

CHIMÈNE

mais pour venger mon père, J’ai bien voulu proscrire une tête si chère : Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir Comme j’ai fait céder mon amour au devoir.

CHIMÈNE

Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m’a changée D’implacable ennemie en amante affligée. J’ai dû cette vengeance à qui m’a mise au jour, Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.

CHIMÈNE

Don Sanche m’a perdue en prenant ma défense, Et du bras qui me perd je suis la récompense ! 1735 Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, De grâce, révoquez une si dure loi ;

CHIMÈNE

Pour prix d’une victoire où je perds ce que j’aime, Je lui laisse mon bien ; qu’il me laisse à moi-même ; Qu’en un cloître sacré je pleure incessamment, Jusqu’au dernier soupir, mon père et mon amant.

DON DIÈGUE

Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime D’avouer par sa bouche un amour légitime.

DON FERNAND

Chimène, sors d’erreur, ton amant n’est pas mort, Et don Sanche vaincu t’a fait un faux rapport.

DON SANCHE

Sire, un peu trop d’ardeur, malgré moi l’a déçue : Je venois du combat lui raconter l’issue. Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé : « Ne crains rien, m’a-t-il dit, quand il m’a désarmé ;

DON SANCHE

Je laisserois plutôt la victoire incertaine, Que de répandre un sang hasardé pour Chimène ;

DON SANCHE

Mais puisque mon devoir m’appelle auprès du Roi, Va de notre combat l’entretenir pour moi, De la part du vainqueur lui porter ton épée. » Sire, j’y suis venu : cet objet l’a trompée ;

DON SANCHE

Elle m’a cru vainqueur, me voyant de retour, Et soudain sa colère a trahi son amour Avec tant de transport et tant d’impatience, Que je n’ai pu gagner un moment d’audience.

DON SANCHE

Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux ; Et malgré l’intérêt de mon cœur amoureux, Perdant infiniment, j’aime encor ma défaite, Qui fait le beau succès d’une amour si parfaite.

DON FERNAND

Ma fille, il ne faut point rougir d’un si beau feu, Ni chercher les moyens d’en faire un désaveu. Une louable honte en vain t’en sollicite : Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte ;

DON FERNAND

Ton père est satisfait, et c’étoit le venger Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger. Tu vois comme le ciel autrement en dispose.

DON FERNAND

Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose, Et ne sois point rebelle à mon commandement, Qui te donne un époux aimé si chèrement.

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