Scène
Acte I, Scène II
Par Pierre Corneille
L’Infante, fille du roi de Castille, envoie son page chercher Chimène. Restée avec Léonor, sa gouvernante, elle finit par dire ce qu’elle cache : elle aime Don Rodrigue, et c’est elle-même qui l’a poussé vers Chimène pour s’en guérir.
Le conflit est entièrement intérieur, entre le rang et le désir. L’Infante ne demande pas de conseil, elle expose une discipline qu’elle s’impose ; Léonor blâme d’abord, puis plaint. Le risque est de jouer la plainte amoureuse : le personnage se tient droit et raisonne, et c’est cette raideur qui rend la souffrance lisible.
33 répliques en alexandrins, pour deux comédiennes principales — le page n’a que deux vers. Souvent coupée à la représentation, la scène reste un bon matériel d’atelier. La mémorisation demande de l’attention : les tirades de l’Infante sont des raisonnements suivis, sans récit auquel se raccrocher.
Chapitre : Acte I
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Page, allez avertir Chimène de ma part Qu’aujourd’hui pour me voir elle attend un peu tard, Et que mon amitié se plaint de sa paresse. ((Le page rentre.))
Madame, chaque jour même désir vous presse ; Et dans son entretien je vous vois chaque jour Demander en quel point se trouve son amour..
Ce n’est pas sans sujet : je l’ai presque forcée À recevoir les traits dont son âme est blessée.
Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main, Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain : Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes, Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines..
Madame, toutefois parmi leurs bons succès Vous montrez un chagrin qui va jusqu’à l’excès..
Cet amour, qui tous deux les comble d’allégresse, Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse, Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux Vous rend-il malheureuse alors qu’ils sont heureux ?
Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.
Ma tristesse redouble à la tenir secrète. Écoute, écoute enfin comme j’ai combattu, Écoute quels assauts brave encor ma vertu..
L’amour est un tyran qui n’épargne personne : Ce jeune cavalier, cet amant que je donne, Je l’aime.
Je l’aime[4].Vous l’aimez !
Je l’aime[4].Vous l’aimez !Mets la main sur mon cœur, Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur, Comme il le reconnoît.
Comme il le reconnoît.Pardonnez-moi, Madame, Si je sors du respect pour blâmer cette flamme. Une grande princesse à ce point s’oublier Que d’admettre en son cœur un simple cavalier ! Et que diroit le Roi ?
que diroit la Castille ? Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille ?
Il m’en souvient si bien que j’épandrai mon sang Avant que je m’abaisse à démentir mon rang. Je te répondrois bien que dans les belles âmes Le seul mérite a droit de produire des flammes ;
Et si ma passion cherchoit à s’excuser, Mille exemples fameux pourroient l’autoriser ; Mais je n’en veux point suivre où ma gloire s’engage ; La surprise des sens n’abat point mon courage ;
Et je me dis toujours qu’étant fille de roi, Tout autre qu’un monarque est indigne de moi. Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit défendre, Moi-même je donnai ce que je n’osois prendre.
Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, Et j’allumai leurs feux pour éteindre les miens. Ne t’étonne donc plus si mon âme gênée Avec impatience attend leur hyménée : Tu vois que mon repos en dépend aujourd’hui.
Si l’amour vit d’espoir, il périt avec lui : C’est un feu qui s’éteint, faute de nourriture ;
Et malgré la rigueur de ma triste aventure, Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.
Je souffre cependant un tourment incroyable : Jusques à cet hymen Rodrigue m’est aimable ; Je travaille à le perdre, et le perds à regret ; Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
Je vois avec chagrin que l’amour me contraigne À pousser des soupirs pour ce que je dédaigne ; Je sens en deux partis mon esprit divisé : Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé ;
Cet hymen m’est fatal, je le crains, et souhaite : Je n’ose en espérer qu’une joie imparfaite. Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d’appas, Que je meurs s’il s’achève ou ne s’achève pas.
Madame, après cela je n’ai rien à vous dire, Sinon que de vos maux avec vous je soupire : Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent ;
Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant Votre vertu combat et son charme et sa force, En repousse l’assaut, en rejette l’amorce, Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
Espérez donc tout d’elle, et du secours du temps ; Espérez tout du ciel ; il a trop de justice Pour laisser la vertu dans un si long supplice.
Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir.
Par vos commandements Chimène vous vient voir.
Allez l’entretenir en cette galerie.
Voulez-vous demeurer dedans la rêverie ?
Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, Remettre mon visage un peu plus à loisir. Je vous suis. Je vous suis.
Juste ciel, d’où j’attends mon remède, Mets enfin quelque borne au mal qui me possède : Assure mon repos, assure mon honneur. Dans le bonheur d’autrui je cherche mon bonheur : Cet hyménée à trois également importe ;
Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. D’un lien conjugal joindre ces deux amants, C’est briser tous mes fers et finir mes tourments.
Mais je tarde un peu trop : allons trouver Chimène, Et par son entretien soulager notre peine.