Scène
Acte III, Scène VI
Par Pierre Corneille
Rodrigue sort de chez Chimène, où il est allé s’offrir à sa vengeance. Son père le trouve et le félicite d’avoir lavé l’affront. Puis Don Diègue lui apprend que les Mores débarquent et lui remet cinq cents hommes.
Père et fils ne parlent pas de la même chose : l’un célèbre l’honneur retrouvé, l’autre ne pense qu’à ce qu’il vient de perdre. « Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses ! » doit rester sec, sinon le conflit s’attendrit et disparaît. La seconde moitié bascule dans le commandement militaire, et c’est le vieillard qui mène.
26 répliques en alexandrins, deux comédiens dont un rôle de vieillard. La scène s’achève sur une longue série de tirades de Don Diègue, matériau utile pour un travail de composition. Bon duo de générations en cours, et repère nécessaire pour comprendre le tournant de l’acte III.
Chapitre : Acte III
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Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !
Hélas !
Hélas !Ne mêle point de soupirs à ma joie ; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
Ma valeur n’a point lieu de te désavouer : Tu l’as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race : C’est d’eux que tu descends, c’est de moi que tu viens : Ton premier coup d’épée égale tous les miens ;
Et d’une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l’honneur, Viens baiser cette joue, et reconnois la place Où fut empreint l’affront que ton courage efface.
L’honneur vous en est dû : je ne pouvois pas moins, Étant sorti de vous et nourri par vos soins. Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie ;
Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m’ose à mon tour satisfaire après vous. Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate ; Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
Je ne me repens point de vous avoir servi ; Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi. Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme, Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme ; Ne me dites plus rien ;
pour vous j’ai tout perdu : Ce que je vous devois, je vous l’ai bien rendu.
Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire : Je t’ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ; Et d’autant que l’honneur m’est plus cher que le jour, D’autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d’un cœur magnanime éloigne ces foiblesses ; Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses ! L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.
Ah ! que me dites-vous ?
Ah ! que me dites-vous ?Ce que tu dois savoir.
Mon honneur offensé sur moi-même se venge ; Et vous m’osez pousser à la honte du change ! L’infamie est pareille, et suit également Le guerrier sans courage et le perfide amant.
À ma fidélité ne faites point d’injure ; Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure : Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ; Ma foi m’engage encor si je n’espère plus ;
Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène, Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.
Il n’est pas temps encor de chercher le trépas : Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu’on craignoit, dans ce grand fleuve entrée, Croit surprendre la ville et piller la contrée.
Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit Dans une heure à nos murs les amène sans bruit. La cour est en désordre, et le peuple en alarmes : On n’entend que des cris, on ne voit que des larmes.
Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j’ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, Qui sachant mon affront, poussés d’un même zèle, Se venoient tous offrir à venger ma querelle. Tu les a prévenus ;
mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. 1085 Va marcher à leur tête où l’honneur te demande : C’est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
De ces vieux ennemis va soutenir l’abord : Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort ; Prends-en l’occasion, puisqu’elle t’est offerte ; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte ;
Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. Ne borne pas ta gloire à venger un affront ; Porte-la plus avant : force par ta vaillance Ce monarque au pardon, et Chimène au silence ;
Si tu l’aimes, apprends que revenir vainqueur, C’est l’unique moyen de regagner son cœur. Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles ; Je t’arrête en discours, et je veux que tu voles.
Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi Que ce qu’il perd au Comte il le recouvre en toi. (a) Une confusion analogue entre aura et orra a eu lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l’édition de M.
Lalanne, tome I, p. 72.