Scène
Acte IV, Scène V
Par Pierre Corneille
Rodrigue est rentré vainqueur des Mores. Pour éprouver Chimène, Don Fernand lui annonce qu’il est mort : elle se trouve mal devant la cour. Le roi la détrompe aussitôt, elle se reprend, réclame justice, puis obtient un combat singulier dont Don Sanche se fait le champion.
Chimène doit tenir deux discours à la fois : couvrir ce que son corps vient d’avouer et relancer sa poursuite. Ses tirades sont des rattrapages successifs, jusqu’à l’aveu qu’elle s’interdit — « Hélas ! à quel espoir me laissé-je emporter ! ». Jouer la sincérité pure la rend incompréhensible ; ce qui doit se voir, c’est la manœuvre.
44 répliques en alexandrins et quatre rôles, la scène la plus fournie du lot pour Chimène. Elle convient à un travail de groupe. La mémorisation demande de la méthode : les longues tirades procèdent par reprises (« Non pas… non pas… ») faciles à intervertir.
Chapitre : Acte IV
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Montrez un œil plus triste.Enfin soyez contente, Chimène, le succès répond à votre attente : Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus, Il est mort à nos yeux des coups qu’il a reçus ; ((À Don Diègue.))
Mais voyez qu’elle pâme, et d’un amour parfait, Dans cette pâmoison, Sire, admirez l’effet. Sa douleur a trahi les secrets de son âme, Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.
Quoi ! Rodrigue est donc mort ?
Quoi ! Rodrigue est donc mort ?Non, non, il voit le jour, Et te conserve encore un immuable amour : Calme cette douleur qui pour lui s’intéresse.
Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse : Un excès de plaisir nous rend tout languissants, Et quand il surprend l’âme, il accable les sens.
Tu veux qu’en ta faveur nous croyions l’impossible ? Chimène, ta douleur a paru trop visible.
Eh bien ! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, Nommez ma pâmoison l’effet de ma douleur : Un juste déplaisir à ce point m’a réduite. Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite ;
S’il meurt des coups reçus pour le bien du pays, Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis : Une si belle fin m’est trop injurieuse.
Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, Non pas dans un éclat qui l’élève si haut, Non pas au lit d’honneur, mais sur un échafaud ; Qu’il meure pour mon père, et non pour la patrie ;
Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. Mourir pour le pays n’est pas un triste sort ; C’est s’immortaliser par une belle mort. J’aime donc sa victoire, et je le puis sans crime ;
Elle assure l’État, et me rend ma victime, Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers ;
Et pour dire en un mot ce que j’en considère, Digne d’être immolée aux mânes de mon père… 1375 Hélas ! à quel espoir me laissé-je emporter !
Rodrigue de ma part n’a rien à redouter : Que pourroient contre lui des larmes qu’on méprise ? Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise ; Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis ;
Il triomphe de moi comme des ennemis.
Dans leur sang répandu la justice étouffée Aux crimes du vainqueur sert d’un nouveau trophée : Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.
Ma fille, ces transports ont trop de violence. Quand on rend la justice, on met tout en balance : On a tué ton père, il étoit l’agresseur ; Et la même équité m’ordonne la douceur.
Avant que d’accuser ce que j’en fais paroître, Consulte bien ton cœur : Rodrigue en est le maître, Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.
Pour moi ! mon ennemi ! l’objet de ma colère ! L’auteur de mes malheurs ! l’assassin de mon père ! De ma juste poursuite on fait si peu de cas Qu’on me croit obliger en ne m’écoutant pas !
QuPuisque vous refusez la justice à mes larmes, Sire, permettez-moi de recourir aux armes ; C’est par là seulement qu’il a su m’outrager, Et c’est aussi par là que je me dois venger.
À tous vos cavaliers je demande sa tête : Oui, qu’un d’eux me l’apporte, et je suis sa conquête ; Qu’ils le combattent, Sire ; et le combat fini, J’épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
Sous votre autorité souffrez qu’on le publie.
Cette vieille coutume en ces lieux établie, Sous couleur de punir un injuste attentat, Des meilleurs combattants affoiblit un État ;
Souvent de cet abus le succès déplorable Opprime l’innocent, et soutient le coupable. J’en dispense Rodrigue : il m’est trop précieux Pour l’exposer aux coups d’un sort capricieux ;
Et quoi qu’ait pu commettre un cœur si magnanime, Les Mores en fuyant ont emporté son crime.
Quoi ! Sire, pour lui seul vous renversez des lois Qu’a vu toute la cour observer tant de fois !
Que croira votre peuple, et que dira l’envie, Si sous votre défense il ménage sa vie, Et s’en fait un prétexte à ne paroître pas Où tous les gens d’honneur cherchent un beau trépas ?
De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire : Qu’il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. Le Comte eut de l’audace ; il l’en a su punir : Il l’a fait en brave homme, et le doit maintenir.
Puisque vous le voulez, j’accorde qu’il le fasse ; Mais d’un guerrier vaincu mille prendraient la place, Et le prix que Chimène au vainqueur a promis De tous mes cavaliers ferait ses ennemis.
L’opposer seul à tous serait trop d’injustice : Il suffit qu’une fois il entre dans la lice. Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien ; Mais après ce combat ne demande plus rien.
N’excusez point par là ceux que son bras étonne : Laissez un champ ouvert, où n’entrera personne. Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd’hui, Quel courage assez vain s’oseroit prendre à lui ?
Qui se hasarderoit contre un tel adversaire ? Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire ?
Faites ouvrir le champ : vous voyez l’assaillant ; Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. Accordez cette grâce à l’ardeur qui me presse, Madame : vous savez quelle est votre promesse.
Chimène, remets-tu ta querelle en sa main ?
Sire, je l’ai promis.
Sire, je l’ai promis.Soyez prêt à demain.
Non, Sire, il ne faut pas différer davantage : On est toujours trop prêt quand on a du courage.
Sortir d’une bataille, et combattre à l’instant !
Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
Du moins une heure ou deux je veux qu’il se délasse.
Mais de peur qu’en exemple un tel combat ne passe, Pour témoigner à tous qu’à regret je permets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, ((Il parle à Don Arias.))
Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur, Et le combat fini, m’amenez le vainqueur.
Qui qu’il soit, même prix est acquis à sa peine : Je le veux de ma main présenter à Chimène, Et que pour récompense il reçoive sa foi.
Quoi ! Sire, m’imposer une si dure loi !
Tu t’en plains ; mais ton feu, loin d’avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, l’accepte sans contrainte. Cesse de murmurer contre un arrêt si doux : Qui que ce soit des deux, j’en ferai ton époux.