Scène

Acte III, Scène VI

Par Molière

Lucinde retrouve la parole devant son père, mais ne s’en sert que pour annoncer qu’elle n’épousera jamais Horace et qu’elle n’aura d’autre époux que Léandre. Sganarelle, lui, retient Géronte pendant que le prétendu apothicaire prépare la fuite.

Le renversement est double : la muette devient intarissable, et le père supplie qu’on la fasse taire. La série de refus de Lucinde doit monter sans se répéter, chaque phrase fermant un peu plus la porte. Sganarelle enchaîne ensuite sur son ordonnance de fuite, qu’il faut donner avec le plus grand sérieux clinique.

34 répliques en prose, quatre rôles. Le bloc de refus de Lucinde est fait de phrases courtes et interchangeables : c’est le passage à sécuriser, en fixant un ordre par le sens. Souvent donné à l’oral de français comme scène de renversement.

Chapitre : Acte III

JACQUELINE

Monsieu, v’là votre fille qui veut un peu marcher.

SGANARELLE

Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l’apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.

SGANARELLE

Monsieur, c’est une grande et subtile question entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d’écouter ceci, s’il vous plaît.

SGANARELLE

Les uns disent que non, les autres disent que oui : et moi je dis que oui et non ;

SGANARELLE

d’autant que l’incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l’inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ;

SGANARELLE

et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve…

LUCINDE

Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.

GÉRONTE

Voilà ma fille qui parle ! ô grande vertu du remède ! ô admirable médecin ! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis-je faire pour vous après un tel service ?

SGANARELLE

Voilà une maladie qui m’a bien donné de la peine !

LUCINDE

Oui, mon père, j’ai recouvré la parole ; mais je l’ai recouvrée pour vous dire que je n’aurai jamais d’autre époux que Léandre, et que c’est inutilement que vous voulez me donner Horace.

LUCINDE

Rien n’est capable d’ébranler la résolution que j’ai prise.

GÉRONTE

Quoi !

LUCINDE

Vous m’opposerez en vain de belles raisons.

LUCINDE

Tous vos discours ne serviront de rien.

LUCINDE

C’est une chose où je suis déterminée.

LUCINDE

Il n’est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.

LUCINDE

Vous avez beau faire tous vos efforts.

LUCINDE

Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.

LUCINDE

Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d’épouser un homme que je n’aime point.

LUCINDE

Non. En aucune façon. Point d’affaires. Vous perdez le temps. Je n’en ferai rien. Cela est résolu.

GÉRONTE

Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n’y a pas moyen d’y résister. (à Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.

SGANARELLE

C’est une chose qui m’est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez

GÉRONTE

Je vous remercie. (à Lucinde.) Penses-tu donc…

LUCINDE

Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon ame.

GÉRONTE

Tu épouseras Horace dès ce soir.

LUCINDE

J’épouserai plutôt la mort.

SGANARELLE

Mon Dieu ! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire ; c’est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu’il y faut apporter.

GÉRONTE

Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d’esprit ?

SGANARELLE

Oui ; laissez-moi faire, j’ai des remèdes pour tout ; et notre apothicaire nous servira pour cette cure, (à Léandre.) Un mot.

SGANARELLE

Vous voyez que l’ardeur qu’elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père ; qu’il n’y a point de temps à perdre ; que les humeurs sont fort aigries ;

SGANARELLE

et qu’il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement.

SGANARELLE

Pour moi, je n’y en vois qu’un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes de matrimonium en pilules.

SGANARELLE

Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède : mais comme vous êtes habile homme dans votre métier, c’est à vous de l’y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez.

SGANARELLE

Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j’entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite ! au remède spécifique !

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