Scène

Acte I, Scène 6

Par Molière

Valère et Lucas trouvent Sganarelle en train de couper du bois et de boire en chantant. Ils l’abordent comme un grand médecin ; il jure n’être qu’un faiseur de fagots. Suivant l’avertissement reçu, ils finissent par le rouer de coups jusqu’à ce qu’il avoue.

C’est la scène qui donne son titre à la pièce. Le comique repose sur une mécanique de répétition : demande, dénégation, coups, et un cran de plus à chaque tour. Sganarelle doit céder par lassitude plus que par peur, sinon la bastonnade devient pénible au lieu d’être drôle.

109 répliques en prose, trois rôles, beaucoup d’échanges très courts et un jeu de scène suivi autour de la bouteille. La mémorisation demande de tenir l’ordre des reprises plus que le vocabulaire. Passage fréquent en atelier et en cours pour travailler le rythme à trois.

Chapitre : Acte I

SGANARELLE

La, la, la …

VALÈRE

J’entends quelqu’un qui chante, et qui coupe du bois.

SGANARELLE

La, la, la … Ma foi, c’est assez travaille pour boire un coup. Prenons un peu d’haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables (Il chante.)

SGANARELLE

Qu’ils sont doux, Bouteille jolie, Qu’ils sont doux Vos petits glouglous ! Mais mon sort feroit bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie. Ah ! bouteille, ma mie, Pourquoi vous videz-vous ? Allons, morbleu !

SGANARELLE

il ne faut point engendrer de mélancolie.

VALÈRE

Le voilà lui-même.

LUCAS

Je pense que vous dites vrai, et que j’avons bouté le nez dessus.

VALÈRE

Voyons de près.

SGANARELLE

Ah ! petite friponne ! que je t’aime, mon petit bouchon ! (Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l’examinent, il baisse la voix.) Mais mon sort… feroit… bien des… jaloux, Si… (Voyant qu’on l’examine de plus près.)

SGANARELLE

Que diable ! à qui en veulent ces gens-là ?

VALÈRE

C’est lui assurément.

LUCAS

Le v’là tout craché comme on nous l’a défiguré.

SGANARELLE

(Ici il pose sa bouteille à terre, et, Valère se baissant pour le saluer comme il croit que c’est à dessein de la prendre, il la met de l’autre côté, ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.)

SGANARELLE

Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils ?

VALÈRE

Monsieur, n’est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ?

SGANARELLE

Hé ! quoi ?

VALÈRE

Je vous demande si ce n’est pas vous qui se nomme Sganarelle.

SGANARELLE

Oui et non, selon ce que vous lui voulez.

VALÈRE

Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.

SGANARELLE

En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.

VALÈRE

Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.

SGANARELLE

Si c’est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.

VALÈRE

Monsieur, c’est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur, couvrez-vous, s’il vous plaît ; le soleil pourroit vous incommoder.

LUCAS

Monsieu, boutez dessus.

SGANARELLE

Voici des gens bien pleins de cérémonie (Il se couvre.)

VALÈRE

Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous ; les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité.

SGANARELLE

Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.

VALÈRE

Ah ! monsieur !…

SGANARELLE

Je n’y épargne aucune chose, et les fais d’une façon qu’il n’y a rien à dire.

VALÈRE

Monsieur, ce n’est pas cela dont il est question.

SGANARELLE

Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.

VALÈRE

Ne parlons point de cela, s’il vous plaît.

SGANARELLE

Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.

VALÈRE

Monsieur, nous savons les choses.

SGANRELLE

Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.

VALÈRE

Monsieur, c’est se moquer que…

SGANARELLE

Je ne me moque point, je n’en puis rien rabattre.

VALÈRE

Parlons d’autre façon, de grâce.

SGANARELLE

Vous en pourrez trouver autre part à moins ; il y a fagots et fagots : mais pour ceux que je fais…

VALÈRE

Hé ! monsieur, laissons là ce discours.

SGANARELLE

Je vous jure que vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit un double.

VALÈRE

Hé ! fi !

SGANARELLE

Non, en conscience ; vous en paierez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.

VALÈRE

Faut-il, monsieur, qu’une personne comme vous s’amuse à ces grossières feintes, s’abaisse à parler de la sorte !

VALÈRE

qu’un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterré des beaux talents qu’il a !

SGANARELLE

Il est fou.

VALÈRE

De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.

SGANARELLE

Comment ?

LUCAS

Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons cen que je savons.

SGANARELLE

Quoi donc ! que me voulez-vous dire ? Pour qui me prenez-vous ?

VALÈRE

Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.

SGANARELLE

Médecin vous-même ; je ne le suis point, et je ne l’ai jamais été.

VALÈRE

Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage ; et n’en venons point, s’il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.

SGANARELLE

À quoi donc ?

VALÈRE

À de certaines choses dont nous serions marris.

SGANARELLE

Parbleu ! venez-en à tout ce qu’il vous plaira ; je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.

VALÈRE

Je vois bien qu’il faut se servir du remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d’avouer ce que vous êtes.

LUCAS

Hé ! tétigué ! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette que v’s êtes médecin.

SGANARELLE

J’enrage.

VALÈRE

À quoi bon nier ce qu’on sait ?

LUCAS

Pourquoi toutes ces fraimes-là ? À quoi est-ce que ça vous sert ?

SGANARELLE

Messieurs, en un mot autant qu’en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin.

VALÈRE

Vous n’êtes point médecin ?

LUCAS

V’s n’êtes pas médecin ?

SGANARELLE

Non, vous dis-je.

VALÈRE

Puisque vous le voulez, il faut donc s’y résoudre. (Ils prennent chacun un bâton, et le frappent.)

SGANARELLE

Ah ! ah ! ah ! messieurs, je suis tout ce qu’il vous plaira.

VALÈRE

Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette violence ?

LUCAS

À quoi bon nous bailler la peine de vous battre ?

VALÈRE

Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.

LUCAS

Par ma figué ! j’en sis fâché, franchement.

SGANARELLE

Que diable est ceci, messieurs ? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin ?

VALÈRE

Quoi ! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d’être médecin ?

SGANARELLE

Diable emporte si je le suis !

LUCAS

Il n’est pas vrai qu’ous sayez médecin ?

SGANARELLE

Non, la peste m’étouffe ! (Ils recommencent à le battre.) Ah ! ah ! Hé bien ! messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin ; apothicaire encore, si vous le trouvez bon.

SGANARELLE

J’aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.

VALÈRE

Ah ! voilà qui va bien, monsieur : je suis ravi de vous voir raisonnable.

LUCAS

Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme ça.

VALÈRE

Je vous demande pardon de toute mon ame.

LUCAS

Je vous demandons excuse de la libarté que j’avons prise.

SGANARELLE

Ouais ! seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin sans m’en être aperçu ?

VALÈRE

Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.

SGANARELLE

Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes ? Est-il bien assuré que je sois médecin ?

LUCAS

Oui, par ma figué !

SGANARELLE

Tout de bon ?

VALÈRE

Sans doute.

SGANARELLE

Diable emporte si je le savois !

VALÈRE

Comment, vous êtes le plus habile médecin du monde.

SGANARELLE

Ah ! ah !

LUCAS

Un médecin qui a gari je ne sais combien de maladies.

SGANARELLE

Tudieu !

VALÈRE

Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures ; elle étoit prête à ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d’abord par la chambre.

SGANARELLE

Peste !

LUCAS

Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d’un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés ;

LUCAS

et vous, avec je ne sais quel onguent, vous fîtes qu’aussitôt il se relevit sur ses pieds, et s’en fut jouer à la fossette.

SGANARELLE

Diantre !

SGANARELLE

Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce que vous voudrez en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.

SGANARELLE

Je gagnerai ce que je voudrai ?

SGANARELLE

Ah ! je suis médecin, sans contredit. Je l’avois oublié ; mais je m’en ressouviens. De quoi est-il question ? Où faut-il se transporter ?

VALÈRE

Nous vous conduirons. Il est question d’aller voir une fille qui a perdu la parole.

SGANARELLE

Ma foi, je ne l’ai pas trouvée.

VALÈRE

Il aime à rire. à Sganarelle. Allons, monsieur.

SGANARELLE

Sans une robe de médecin ?

VALÈRE

Nous en prendrons une.

SGANARELLE

Tenez cela, vous : voilà où je mets mes juleps. (puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.

LUCAS

Palsanguenne ! v’là un médecin qui me plaît ; je pense qu’il réussira, car il est bouffon. Amantium iræ amoris redintegratio est. Les querelles des amants sont un renouvellement d’amour.

LUCAS

Quam dulces, Amphora amœna Quam dulces Sunt tuæ voces ! Dum fundis merum in calices, Utinam semper esses plena ! Ah ! Ah ! cara mea lagena, Vacua cur jaces ?

LUCAS

(Lettre sur Molière, insérée dans le Mercure de France en décembre 1739. Prem. vol., pag. 2914, Cizeron-Rival, pag. 22.)

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