Scène
Acte I, Scène 5
Par Molière
Martine, qui vient d’être battue, cherche comment se venger. Valère et Lucas, envoyés par leur maître, cherchent un médecin capable de guérir sa fille devenue muette. Les trois se croisent par hasard, et Martine saisit l’occasion.
Elle invente de toutes pièces un médecin nommé Sganarelle, et prévient surtout qu’il faudra le battre pour qu’il avoue sa science. Le moteur de la scène est le double jeu : elle ment à deux hommes crédules tout en savourant sa vengeance à part. Les récits de miracles, la morte ressuscitée, l’enfant tombé du clocher, doivent être débités avec aplomb, sinon l’invraisemblance se voit et l’effet se perd.
47 répliques en prose, trois rôles, dont Lucas en parler paysan. Martine porte la plus grosse charge, avec deux longs récits. Bon support d’atelier pour travailler le mensonge joué ; ses tirades s’apprennent en suivant l’escalade des exemples plutôt que mot à mot.
Chapitre : Acte I
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Parguienne ! j’avons pris là tous deux une guèble de commission ; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.
Que veux-tu, mon pauvre nourricier ? il faut bien obéir à notre maître : et puis, nous avons intérêt, l’un et l’autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse ;
et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu’on peut avoir sur sa personne ;
et quoiqu’elle ait fait voir de l’amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n’a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.
Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ?
Mais quelle fantaisie s’est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin ?
On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu’on ne trouve pas d’abord ; et souvent en de simples lieux…
Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer ;
et… (Elle dit tout ceci en rêvant, de sorte que, ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit :) Ah ! messieurs, je vous demande pardon ;
je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m’embarrasse,
Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider ?
Cela se pourroit faire ;
et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d’une maladie qui lui a ôté tout d’un coup l’usage de la langue.
Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n’ont su faire ;
et c’est là ce que nous cherchons.
Ah ! que le ciel m’inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard ! (haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez ;
et nous avons un homme, le plus merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.
Hé ! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?
Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s’amuse à couper du bois.
Un médecin qui coupe du bois !
Qui s’amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire ?
Non ; c’est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu’il est.
Il va vêtu d’une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d’exercer les merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.
C’est une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.
La folie de celui-ci est plus grande qu’on ne peut croire, car elle va parfois jusqu’à vouloir être battu pour demeurer d’accord de sa capacité ;
et je vous donne avis que vous n’en viendrez pas à bout, qu’il n’avouera jamais qu’il est médecin, s’il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun en bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu’il vous cachera d’abord.
C’est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.
Voilà une étrange folie !
Il est vrai ; mais, après cela, vous verrez qu’il fait des merveilles.
Comment s’appelle-t-il ?
Il s’appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître : c’est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.
Un habit jaune et vart ! C’est donc le médecin des parroquets ?
Mais est-il bien vrai qu’il soit si habile que vous le dites ?
Comment ! c’est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu’une femme fut abandonnée de tous les autres médecins ;
on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l’on se disposoit à l’ensevelir, lorsqu’on y fit venir de force l’homme dont nous parlons. Il lui mit, l’ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche ;
et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à promener dans sa chambre comme si de rien n’eût été.
Il falloit que ce fût quelque goutte d’or potable.
Cela pourroit bien être. Il n’y a pas trois semaines encore qu’un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras, et les jambes.
On n’y eut pas plus tôt amené notre homme, qu’il le frotta par tout le corps d’un certain onguent qu’il sait faire ; et l’enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette.
Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.
Qui en doute ?
Téligué ! v’là justement l’homme qu’il nous faut. Allons vite le charcher.
Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.
Mais souvenez-vous bien au moins de l’avertissement que je vous ai donné.
Hé ! morguenne ! laissez-nous faire : s’il ne tient qu’à battre, la vache est à nous.
Nous sommes bien heureux d’avoir fait cette rencontre ; et j’en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde.