Scène

Acte III, Scène III

Par Molière

Resté seul avec la nourrice, Sganarelle reprend sa cour, cette fois par la parole. Il plaint Jacqueline d’avoir un mari jaloux et fâcheux, l’assure qu’un tel homme mérite d’être trompé, et se propose assez clairement.

Duo de séduction où chacun avance masqué : lui sous le vocabulaire d’apothicaire, elle sous la résignation. Jacqueline n’est pas dupe et ne refuse pas tout à fait non plus ; c’est cette ambiguïté qui fait la scène, et elle disparaît si l’actrice joue la vertu offensée. Lucas surgit au dernier moment et coupe court, sans un mot.

17 répliques en prose, deux rôles, avec plusieurs répliques longues pour Sganarelle. Le patois de Jacqueline et les métaphores médicales du faux médecin sont deux difficultés distinctes, à traiter séparément avant d’enchaîner. Scène souvent choisie en atelier pour un duo homme-femme de longueur moyenne.

Chapitre : Acte III

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SGANARELLE

Voici la belle nourrice. Ah ! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre ; et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le séné, qui purgent toute la mélancolie de mon ame.

JACQUELINE

Par ma figue, monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n’entends rian à tout votre latin.

SGANARELLE

Devenez malade, nourrice, je vous prie ; devenez malade pour l’amour de moi. J’aurois toutes les joies du monde de vous guérir.

JACQUELINE

Je sis votre sarvante ; j’aime bian mieux qu’an ne me garisse pas.

SGANARELLE

Que je vous plains, belle nourrice, d’avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez !

JACQUELINE

Que velez-vous, monsieu ? C’est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu’aile y broute.

SGANARELLE

Comment ! un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle !

JACQUELINE

Hélas ! vous n’avez rian vu encore ; et ce n’est qu’un petit échantillon de sa mauvaise humeur.

SGANARELLE

Est-il possible ? et qu’un homme ait l’ame assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah !

SGANARELLE

que j’en sais, belle nourrice, et qui ne sont pas loin d’ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons !

SGANARELLE

Pourquoi faut-il qu’une personne si bien faite soit tombée en de telles mains ! et qu’un franc animal, un brutal, un stupide, un sot… pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de votre mari…

JACQUELINE

Hé ! monsieu, je sais bian qu’il mérite tous ces noms-là.

SGANARELLE

Oui, sans doute, nourrice, il les mérite ; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu’il a.

JACQUELINE

Il est bian vrai que si je n’avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m’obliger à queuque étrange chose.

SGANARELLE

Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu’un. C’est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela ;

SGANARELLE

et, si j’étois assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour… (Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline, Lucas passe sa tête par dessous, et se met entre eux deux.

SGANARELLE

Sganarelle et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté, mais le médecin d’une manière fort plaisante.)

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