Scène
Acte I, Scène I
Par Molière
La pièce s’ouvre sur une dispute conjugale déjà commencée. Sganarelle, fagotier et ivrogne, tient tête à Martine sa femme, qui lui reproche de boire, de jouer et de vendre pièce à pièce ce qu’il y a dans le logis. Rien n’est expliqué au spectateur : on entre dans ce ménage par le milieu.
Tout tient au rythme. Sganarelle retourne chaque grief par un trait qui le désamorce, et l’échange accélère jusqu’aux répliques d’un mot, puis aux coups de bâton. Si le couple s’installe dans la plainte, le comique tombe : il faut que chacun réponde du tac au tac, sans jamais chercher à convaincre l’autre.
51 répliques en prose, deux rôles. La dernière partie est une suite d’insultes et de menaces très brèves, rapide à lire mais traître à mémoriser : les répliques se ressemblent et l’ordre se perd. Scène classique en audition et en atelier pour un duo homme-femme.
Chapitre : Acte I
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Non, je te dis que je n’en veux rien faire, et que c’est à moi de parler et d’être le maître.
Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines !
Oh ! la grande fatigue que d’avoir une femme ! et qu’Aristote a bien raison, quand il dit qu’une femme est pire qu’un démon !
Voyez un peu l’habile homme, avec son benêt d’Aristote.
Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.
Peste du fou fieffé !
Peste de la carogne !
Que maudits soient l’heure et le jour où je m’avisai d’aller dire oui !
Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine !
C’est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire ! Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m’avoir pour ta femme ? et méritais-tu d’épouser une femme comme moi ?
Il est vrai que tu me fis trop d’honneur, et que j’eus lieu de me louer la première nuit de mes noces ! Hé ! morbleu ! ne me fais point parler là-dessus : je dirais de certaines choses…
Quoi ? que dirais-tu ?
Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
Qu’appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l’hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j’ai !…
Tu as menti : j’en bois une partie.
Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis !…
C’est vivre de ménage.
Qui m’a ôté jusqu’au lit que j’avais !…
Tu t’en lèveras plus matin.
Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison…
On en déménage plus aisément.
Et qui, du matin jusqu’au soir, ne fait que jouer et que boire !
C’est pour ne me point ennuyer.
Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ?
Tout ce qu’il te plaira.
J’ai quatre pauvres petits enfants sur les bras…
Mets-les à terre.
Qui me demandent à toute heure du pain.
Donne-leur le fouet : quand j’ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison.
Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?
Ma femme, allons tout doucement, s’il vous plaît.
Que j’endure éternellement tes insolences et tes débauches ?
Ne nous emportons point, ma femme.
Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ?
Ma femme, vous savez que je n’ai pas l’ame endurante, et que j’ai le bras assez bon.
Je me moque de tes menaces.
Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.
Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.
Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose.
Crois-tu que je m’épouvante de tes paroles ?
Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.
Ivrogne que tu es !
Je vous battrai.
Sac à vin !
Je vous rosserai.
Infâme !
Je vous étrillerai.
Traître ! insolent ! trompeur ! lâche ! coquin ! pendard ! gueux ! belître ! fripon ! maraud ! voleur ! …
Ah ! vous en voulez donc ! Sganarelle prend un bâton et bat sa femme
Ah ! ah ! ah ! ah !
Voilà le vrai moyen de vous apaiser.