Scène

Acte II, Scène VI

Par Molière

Première consultation. Géronte présente à Sganarelle sa fille Lucinde, devenue muette, ce qui a fait reculer son mariage. Le faux médecin l’examine, l’interroge, puis explique la maladie à un père qui n’y comprend rien et l’admire d’autant plus.

C’est le morceau le plus connu de la pièce. Sganarelle improvise un galimatias de latin et d’anatomie fausse, et se rattrape d’une pirouette quand Géronte relève l’erreur sur le foie et le cœur. Il ne faut pas jouer l’imposteur qui craint d’être démasqué : il prend goût à sa science, et c’est ce plaisir qui fait rire.

71 répliques en prose, cinq rôles, dont Lucinde qui ne dit que des onomatopées. La tirade des humeurs peccantes et le faux latin sont les seuls endroits vraiment difficiles : hors de toute logique, ils s’apprennent par le son. Très demandé à l’oral de français et en cours.

Chapitre : Acte II

SGANARELLE

Est-ce là la malade ?

GÉRONTE

Oui, Je n’ai qu’elle de fille ; et j’aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir.

SGANARELLE

Qu’elle s’en garde bien ! Il ne faut pas qu’elle meure sans l’ordonnance du médecin.

GÉRONTE

Allons, un siège.

SGANARELLE

Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante, et je tiens qu’un homme bien sain s’en accommoderoit assez.

GÉRONTE

Vous l’avez fait rire, monsieur.

SGANARELLE

Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade, c’est le meilleur signe du monde. (à Lucinde.) Hé bien ! de quoi est-il question ? Qu’avez-vous ? quel est le mal que vous sentez ?

LUCINDE

Han, hi, hou, han.

SGANARELLE

Hé ! que dites-vous ?

LUCINDE

Han, hi, hon, han, han, hi, hon.

SGANARELLE

Quoi ?

LUCINDE

Han, hi, hon.

SGANARELLE

Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là ?

GÉRONTE

Monsieur, c’est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause ; et c’est un accident qui a fait reculer son mariage.

SGANARELLE

Et pourquoi ?

GÉRONTE

Celui qu’elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses.

SGANARELLE

Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie ! je me garderois bien de la vouloir guérir.

GÉRONTE

Enfin, monsieur, nous vous prions d’employer tous vos soins pour la soulager de son mal.

SGANARELLE

Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu : ce mal l’oppresse-t-il beaucoup ?

GÉRONTE

Oui, monsieur.

SGANARELLE

Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs ?

GÉRONTE

Fort grandes.

SGANARELLE

C’est fort bien fait Va-t-elle où vous savez ?

SGANARELLE

Copieusement ?

GÉRONTE

Je n’entends rien à cela.

SGANARELLE

La matière est-elle louable ?

GÉRONTE

Je ne me connois pas à ces choses.

SGANARELLE

Donnez-moi votre bras. (à Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.

GÉRONTE

Hé ! oui, monsieur, c’est là son mal ; vous l’avez trouvé tout du premier coup.

SGANARELLE

Ha ! ha !

JACQUELINE

Voyez comme il a deviné sa maladie !

SGANARELLE

Nous autres grands médecins, nous connoissons d’abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire, C’est ceci, c’est cela ;

SGANARELLE

mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.

GÉRONTE

Oui : mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d’où cela vient.

SGANARELLE

Il n’est rien de plus aisé ; cela vient de ce qu’elle a perdu la parole.

GÉRONTE

Fort bien. Mais la cause, s’il vous plaît, qui fait qu’elle a perdu la parole ?

SGANARELLE

Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de sa langue.

GÉRONTE

Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de sa langue ?

SGANARELLE

Aristote, là-dessus, dit… de fort belles choses.

GÉRONTE

Je le crois.

SGANARELLE

Ah ! c’étoit un grand homme !

GÉRONTE

Sans doute.

SGANARELLE

Grand homme tout à fait ; (levant le bras depuis le coude.) un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela.

SGANARELLE

Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu’entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ;

SGANARELLE

peccantes, c’est-à-dire… humeurs peccantes ; d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant… pour ainsi dire… à… Entendez-vous le latin ?

GÉRONTE

En aucune façon.

SGANARELLE

Vous n’entendez point le latin ?

SGANARELLE

Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hœc musa, la muse, bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio latinas ? Etiam, oui. Quare ? pourquoi ?

SGANARELLE

Quia substantivo, et adjectivum, concordat in generi, numerum, et casus.

GÉRONTE

Ah ! que n’ai-je étudié !

JACQUELINE

L’habile homme que v’là !

LUCAS

Oui, ça est si biau que je n’y entends goutte.

SGANARELLE

Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate ;

SGANARELLE

et parceque lesdites vapeurs… comprenez bien ce raisonnement, je vous prie ; et parceque lesdites vapeurs ont certaine malignité… écoutez bien ceci, je vous conjure.

SGANARELLE

Ont une certaine malignité qui est causée… soyez attentifs, s’il vous plaît.

GÉRONTE

Je le suis.

SGANARELLE

Qui est causée par l’âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs… Ossabandus, nequeis, nequer, polarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.

JACQUELINE

Ah ! que ça est bian dit, notre homme !

LUCAS

Que n’ai-je la langue aussi bian pendue !

GÉRONTE

On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n’y a qu’une seule chose qui m’a choquée : c’est l’endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu’ils ne sont ;

GÉRONTE

que le cœur est du côté gauche, et le foie du côté droit.

SGANARELLE

Oui ; cela étoit autrefois ainsi : mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle.

GÉRONTE

C’est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.

SGANARELLE

Il n’y a point de mal ; et vous n’ètes pas obligé d’être aussi habile que nous.

GÉRONTE

Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu’il faille faire à cette maladie ?

SGANARELLE

Ce que je crois qu’il faille faire ?

SGANARELLE

Mon avis est qu’on la remette sur son lit, et qu’on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.

GÉRONTE

Pourquoi cela, monsieur ?

SGANARELLE

Parcequ’il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu’on ne donne autre chose aux perroquets, et qu’ils apprennent à parler en mangeant de cela ?

GÉRONTE

Cela est vrai ! Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin.

SGANARELLE

Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.

Toutes les scènes