Scène
Acte II, Scène IX
Par Molière
Léandre aborde Sganarelle pour lui demander de servir son amour : il aime Lucinde, dont le père lui interdit l’accès, et il a besoin du médecin pour approcher la maison. Il lui apprend au passage que la maladie est feinte.
La scène fait basculer l’intrigue : le faux médecin devient complice. L’indignation de Sganarelle s’arrête net à la vue de la bourse, et ce retournement doit se voir sans être souligné, la phrase se poursuivant comme si de rien n’était. C’est aussi ici qu’on comprend que la malade mène sa propre affaire.
25 répliques en prose, deux rôles d’homme. La série d’interruptions au milieu de la scène, où Léandre n’achève aucune phrase, demande un vrai travail de rythme ; le reste tient de l’exposition et se retient facilement. Passage commode en audition pour un duo court.
Chapitre : Acte II
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Monsieur, il y a longtemps que je vous attends ; et je viens implorer votre assistance.
Voilà un pouls qui est fort mauvais.
Je ne suis point malade, monsieur ; et ce n’est pas pour cela que je viens à vous.
Si vous n’êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc ?
Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m’appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter ;
et comme, par la mauvaise humeur de son père, toute sorte d’accès m’est fermé auprès d’elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d’exécuter un stratagème que j’ai trouvé pour lui pouvoir dire deux mots d’où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.
Pour qui me prenez-vous ? Comment ! oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature !
Monsieur, ne faites point de bruit.
J’en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent.
Hé ! monsieur, doucement.
Un malavisé.
De grâce !
Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c’est une insolence extrême…
Monsieur…
De vouloir m’employer… (tenant la bourse.) Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme ;
et je serois ravi de vous rendre service : mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère.
Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que…
Vous vous moquez. De quoi est-il question ?
Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut ;
et ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie : mais il est certain que l’amour en est la véritable cause, et que Lucinde n’a trouvé cette maladie que pour se délivrer d’un mariage dont elle étoit importunée.
Mais, de crainte qu’on ne nous voie ensemble, retirons-nous d’ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.
Allons, monsieur : vous m’avez donné pour votre amour une tendresse qui n’est pas concevable ; et j’y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous.
« Monsieur le médecin, j’ai grand’peur qu’elle ne meure.
Ah ! qu’elle s’en garde bien ! Il ne faut pas qu’elle s’amuse à se mieux mourir sans l’ordonnance de la médecine.» *. Fable XLIII, Ægrotus et medicus. **. Éssais de Montaigne, livre II, ch. XXXVII. *.
Chaque noble à la rose valait cent sous.