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Acte III, Scène III

« Osez l’accuser la première »

Thésée, qu’on croyait mort, est de retour. Phèdre, qui a avoué son amour à Hippolyte, se voit perdue : « Mourons : de tant d’horreurs qu’un trépas me délivre ». Elle pense à ses enfants et à la honte qui retombera sur eux. Œnone, sa nourrice, lui propose le seul moyen d’en sortir : accuser Hippolyte la première, avec l’épée qu’il a laissée entre ses mains. Phèdre résiste, puis cède quand Thésée paraît : « Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi. »

C’est le tournant de la tragédie. Œnone, par amour pour sa maîtresse, la pousse au crime : « Il faut immoler tout, et même la vertu ». Phèdre passe du désir de mourir à l’abandon. Son dernier vers n’est pas une décision mais un renoncement, et toute la scène se joue dans ce glissement : elle laisse faire sans jamais dire oui.

28 répliques en alexandrins, pour deux comédiennes. Le texte se partage presque à égalité entre Œnone (52 %) et Phèdre (48 %) : une scène tragique à deux femmes, avec de grandes tirades pour chacune.

28 répliquesJean Racine

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Le texte
tes répliques
ŒNONE

Il faut d’un vain amour étouffer la pensée, Madame ; rappelez votre vertu passée : Le roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ; Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.

ŒNONE

Le peuple, pour le voir, court et se précipite. Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte, Lorsque jusques au ciel mille cris élancés…

PHÈDRE

Mon époux est vivant, Œnone ; c’est assez. J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage ; Il vit : je ne veux pas en savoir davantage.

ŒNONE

Quoi ?

PHÈDRE

Je te l’ai prédit ; mais tu n’as pas voulu : Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu. Je mourais ce matin digne d’être pleurée ; J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.

ŒNONE

Vous mourez ?

PHÈDRE

Juste ciel ! qu’ai-je fait aujourd’hui ! Mon époux va paraître, et son fils avec lui !

PHÈDRE

Je verrai le témoin de ma flamme adultère Observer de quel front j’ose aborder son père, Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés, L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés !

PHÈDRE

Penses-tu que, sensible à l’honneur de Thésée, Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée ? Laissera-t-il trahir et son père et son roi ? Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi ?

PHÈDRE

Il se tairait en vain : je sais mes perfidies, Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

PHÈDRE

Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes : Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser, Attendent mon époux pour le désabuser.

PHÈDRE

Mourons : de tant d’horreurs qu’un trépas me délivre. Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ? La mort aux malheureux ne cause point d’effroi : Je ne crains que le nom que je laisse après moi.

PHÈDRE

Pour mes tristes enfants quel affreux héritage ! Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ; Mais quelque juste orgueil qu’inspire un sang si beau, Le crime d’une mère est un pesant fardeau.

PHÈDRE

Je tremble qu’un discours, hélas ! trop véritable, Un jour ne leur reproche une mère coupable. Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux L’un ni l’autre jamais n’osent lever les yeux.

ŒNONE

Il n’en faut point douter, je les plains l’un et l’autre ; Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre. Mais à de tels affronts pourquoi les exposer ? Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer ?

ŒNONE

C’en est fait : on dira que Phèdre, trop coupable, De son époux trahi fuit l’aspect redoutable. Hippolyte est heureux qu’aux dépens de vos jours Vous-même en expirant appuyiez ses discours.

ŒNONE

À votre accusateur que pourrai-je répondre ? Je serai devant lui trop facile à confondre : De son triomphe affreux je le verrai jouir, Et conter votre honte à qui voudra l’ouïr. Ah !

ŒNONE

que plutôt du ciel la flamme me dévore ! Mais, ne me trompez point, vous est-il cher encore ? De quel œil voyez-vous ce prince audacieux ?

PHÈDRE

Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

ŒNONE

Pourquoi donc lui céder une victoire entière ? Vous le craignez : osez l’accuser la première Du crime dont il peut vous charger aujourd’hui. Qui vous démentira ?

ŒNONE

Tout parle contre lui : Son épée en vos mains heureusement laissée, Votre trouble présent, votre douleur passée, Son père par vos cris dès longtemps prévenu, Et déjà son exil par vous-même obtenu.

PHÈDRE

Moi, que j’ose opprimer et noircir l’innocence !

ŒNONE

Mon zèle n’a besoin que de votre silence. Tremblante comme vous, j’en sens quelques remords. Vous me verriez plus prompte affronter mille morts.

ŒNONE

Mais puisque je vous perds sans ce triste remède, Votre vie est pour moi d’un prix à qui tout cède : Je parlerai.

ŒNONE

Thésée, aigri par mes avis, Bornera sa vengeance à l’exil de son fils : Un père, en punissant, madame, est toujours père ; Un supplice léger suffit à sa colère.

ŒNONE

Mais, le sang innocent dût-il être versé, Que ne demande point votre honneur menacé ? C’est un trésor trop cher pour oser le commettre. Quelque loi qu’il vous dicte, il faut vous y soumettre, Madame ;

ŒNONE

et pour sauver votre honneur combattu, Il faut immoler tout, et même la vertu. On vient ; je vois Thésée.

PHÈDRE

Ah ! je vois Hippolyte ; Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite. Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi. Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.